En botanique, la corolle correspond à l’ensemble des pétales d’une fleur. Dans le cas des coquelicots qui se dressaient çà et là, ils coloraient les talus qui bordaient les routes qui se perdaient au loin. Leurs tiges ployaient sous la chaleur. Ils ne dominaient rien. Ils ponctuaient simplement l’horizon tout en produisant une bordure naturelle où chacun des éléments qui la composaient semblait faire partie d’un tout.
Pour Milo, qui avait l’habitude de les contempler, c’était un peu cela, l’idée qu’il se faisait de l’harmonie.
Lui ne se figurait pas un coquelicot seul, au milieu d’une pelouse parfaitement tondue, ou planté au milieu d’une parcelle de terre nue, travaillée durement à la main. Ces fleurs à l’aspect si fragile font partie du paysage. En l’occurrence, du sien. De ces étendues qui sentaient si bon, de ces arbres taillés par le soleil et de ces bois où il prenait sa pause de midi, lové au frais, à même le sol dont il savourait la fraîcheur.
Il avait pour objectif de remplir une benne entière de blé, qu’il avait promis de livrer avant onze heures à un acheteur qui livrait directement la cargaison à la Ville. On y arrivait par la grande route, où se trouvaient des casernes qu’on reconnaissait aux voitures militaires stationnées devant. Sans cela, il serait impossible d’en conclure quoi que ce soit. Quelques mâts dépassaient des arbres et faisaient flotter les couleurs du pays. Son pays. Pas celui des gens de la Ville. Son pays.
Pour dire vrai, il n’avait jamais traîné bien longtemps à proximité des portes qui coupaient son monde. On disait qu’il était possible de marcher tout autour de la Ville, d’en parcourir toutes les extrémités et de revenir au point de départ en en ayant fait le tour. Il ne l’avait jamais fait, car cela lui semblait parfaitement inutile. Lui, qui n’avait jamais vu de l’autre côté de l’immense porte qui séparait son monde de celui des citadins, n’avait aucune envie d’y mettre son nez. Il les haïssait. Sans les connaître. Pourtant, le gros de son labeur consistait à ramasser son quota de nourriture pour nourrir des bouches dont il n’imaginait pas qu’elles puissent articuler la moindre parole à son égard.
Il faut dire que cela faisait près de vingt-cinq ans que tout était séparé. Il était né l’année après le grand choc. Ses parents lui avaient raconté comme ils le pouvaient, sans vraiment comprendre exactement la rupture. On disait que la séparation d’avec les Villes avait été nécessaire. Que le phénomène que sa famille avait vécu ici s’était produit, en quelques années, un peu partout. Les tensions étaient trop fortes. Tout avait failli craquer, et la génération précédente avait fait un pacte : celui de vivre séparément tout en conservant un lien essentiel, celui de la nourriture.
En réalité, les autorités des Villes gardaient leur population dans leurs murs, parfois au prix fort, car il n’était pas rare d’entendre des coups de feu et des cris de l’autre côté, quand on approchait avec les cargaisons promises. On racontait que les chefs qui dirigeaient les Villes avaient dû se rendre à l’évidence : si la population affamée qu’elles abritaient se déversait dans les campagnes, elle aurait tôt fait de tuer, piller et dévorer les stocks qu’on promettait pourtant de livrer de manière ordonnée pour maintenir le fragile équilibre. C’était cela, le pacte. On avait enterré l’unité qui avait précédé au nom d’une gestion séparée, sans pour autant couper les liens : chacun se donnait le droit de décider pour soi, en comprenant toutefois que ces indépendances avaient un prix, celui de maintenir l’équilibre pour éviter le chaos.
En réalité, les villages qui formaient la grande communauté à laquelle appartenait Milo s’étaient révoltés devant les interminables injonctions du Parlement, qui devait normalement représenter les intérêts du pays entier. On avait vu les réglementations pleuvoir, les traités de libre-échange avec le monde conclus à la volée, sacrifiant, via des importations massives, le fruit du travail de l’agriculture. De père en fils, peu à peu, on succombait devant une pression qui devenait intenable.
Milo fit signe à un douanier qui fumait sa cigarette tranquillement. Celui-ci termina son affaire avant de se diriger vers le chariot qui contenait la cargaison prévue. On compta, et deux hommes à l’allure misérable déchargèrent la récolte dans un autre véhicule qui prendrait la route vers le cœur battant de ce monde inconnu. Milo rentra chez lui avec sa paie journalière, gagnée en à peine trois heures, et pouvait désormais regagner son lit s’il le souhaitait.
Deux mondes s’étaient affrontés : celui des cœurs économiques, des métropoles, qui avaient voulu imposer leur métamorphose au reste du pays. Il y a 400 ans, a peine quelques dizaines de milliers de personnes vivaient loin des cerisiers et de l’odeur des champs qu’on laboure. Aujourd’hui, cette part était devenue immense, impossible à compter, surtout depuis la grande séparation. De part et d’autre, on tenait vaille que vaille des registres, peu fiables en eux-mêmes, incomparables entre eux. Leur visage changea en l’espace de trente ans. De nouveaux arrivants et de nouvelles coutumes. Une mentalité qui entrait en confrontation systématique avec le reste du pays. On les trouvait prétentieux. Ils l’étaient. La fronde avait débuté avec des tentatives de tout bloquer. Le père de Milo s’était d’ailleurs retrouvé embarqué par la police de la Ville pour avoir tenté d’occuper l’une des places centrales. On croyait encore, en ce temps-là, qu’on avait le pouvoir d’inverser les tendances. Rien n’était plus faux : la machine à produire, mais surtout à vendre à un prix dérisoire tout ce qui avait de la valeur aux yeux des gens du Pays, semblait inévitable. Chargé par la police, perdu dans les rues à fuir sous les balles, aveuglé par la fumée des ballots incendiés, l’environnement chaotique dans lequel il se débattait lui échappait des mains. Rien n’était plus faux : la mort de son monde était programmée et, l’ayant compris, tout avait failli s’embraser. Surtout, la Ville se portait de plus en plus mal : la population s’y entassait désormais à dix familles dans des maisons construites pour n’en abriter qu’une.
En rentrant chez lui, il remarqua qu’un attroupement bloquait le passage en direction du Sud. Milo s’approcha, attiré par des voix qui s’élevaient de cette petite troupe d’individus dont certains visages lui étaient plutôt familiers. Une femme pleurait, au centre, racontant que son fils avait été emmené de force pour avoir refusé de livrer l’intégralité du quota qu’il devait amener ce matin aux douaniers. Les larmes coulaient, et la tension monta d’un cran quand un homme que Milo n’avait jamais vu conta sa mésaventure, une semaine plus tôt, jugeant ces demandes de la Ville excessives. C’est vrai qu’en peu de temps, il avait fallu augmenter la cadence des livraisons. On se demandait bien à quoi cela avait servi de couper les ponts si c’était pour se tuer à la tâche. On se croyait revenu aux temps des jacqueries : des paysans, à l’aspect plus moderne, mais dont la colère de voir partir de plus en plus de ressources de l’autre côté des murs nourrissait une sorte d’incompréhension et de colère brute qui était en train d’exploser sous les yeux ébahis de certains badauds qui passaient par là.
Les jours passèrent, et l’agitation gagna en intensité. Cette fois, c’était un homme de la Ville qui avait réussi à passer de leur côté. Il s’en était pris à un fermier qui travaillait sa terre. On avait dit qu’il avait essayé de le tuer. Nul ne savait, mais tous étaient convaincus que c’en était trop. On mit le feu à quelques bennes que la douane s’apprêtait à acheminer de l’autre côté. Le refus des villages d’honorer le contrat passé avec les autorités était inédit. On réclamait l’indépendance, la vraie. Celle qui consistait à couper définitivement toutes les relations avec ces entités prétentieuses qui engloutissaient le fruit de leur travail. Des représentants des communautés se rendaient auprès de chaque village pour tenter de calmer la situation, mais rien n’y fit. Tous semblaient déterminés à aller au bout : il fallait montrer qui avait le pouvoir. Il était hors de question de se saigner à la tâche alors que la Ville se trouvait incapable d’empêcher ses ressortissants de passer.
Il ne fallut pas attendre longtemps avant que des flammes soient observées. Des immeubles étaient en feu de l’autre côté du Mur. On entendait, pour qui s’y trouvait à proximité, des cris. Des coups de feu. Encore des cris.
Milo était assis, comme à son habitude, pour manger un petit casse-croûte. Il coupait son labeur en deux temps. Une pause ponctuait ses efforts, et c’était exactement à ce moment qu’il vit au loin les portes de la Ville s’ouvrir avec fracas. Une masse informe en sortit. Il n’avait jamais rien vu de tel. Il se releva et comprit : la Ville avait étouffé sous l’embargo. On n’avait pas mesuré la bombe à retardement que l’on avait sous les yeux. On avait refusé de voir. Et désormais, tout s’écroulait. Nous n’étions pas assez nombreux pour résister à cette déferlante qui emportait tout sur son passage.
En se relevant, il remarqua qu’un vent nouveau s’était levé. Son œil s’attarda sur le coquelicot qu’il avait devant lui. L’un de ses pétales se détacha.
Le fragile équilibre n’était plus.
Il fallait partir. Mais où ?
Ajouter un commentaire
Commentaires