Il ne fallait pas plus de quelques minutes à pied pour atteindre la salle où se tenait le repas. Le soleil ne s’était pas levé ce jour-là. Tout paraissait lourd , la brume s’était faufilée, engouffrée dans les moindres recoins de la réalité présente. Les vitres étaient couvertes de gouttes d’eau qui glissaient de manière désordonnée, cherchant obstinément un passage pour s’écouler vers le sol.
Pourtant, Luciano, lui, avait le cœur léger. C’était le nom qu’il s’était choisi la veille en arrivant, valises à la main. Un nom qui ne lui rappelait rien, qu’il ne pouvait raccrocher émotionnellement à rien. Il l’avait voulu ainsi : il s’était refusé à dissimuler le moindre indice, le moindre rappel de qui il avait été.
Quelques kilomètres avant d’arriver à SonaLand, il avait arrêté sa voiture et arraché ses plaques d’immatriculation. Avant et arrière. Il avait fait de même pour les vignettes collées sur le pare-brise. Rendre le véhicule totalement neutre, telle était la dernière mission qu’on lui avait demandé d’effectuer avant d’entrer dans le domaine. Les responsables du lieu, qu’il avait eus au téléphone quelques jours plus tôt, l’avaient invité à le faire une fois arrivé à l’entrée de la forêt, où la probabilité de rencontrer une patrouille de police devenait quasi impossible. C’était la dernière étape du processus.
Il avait vidé de ses effets personnels tout ce qui pouvait le ramener à sa véritable identité. Il s’agissait principalement de ce qu’il avait dans son portefeuille. Il avait l’obligation de changer de nom et de se présenter à l’accueil sous une nouvelle identité. Pareil pour la somme à payer à l’entrée. Du cash, seulement du cash. Il était demandé d’arriver avec une somme importante pour tenir les premiers mois. Il s’agissait de payer le coût du logement, des repas et des quelques activités auquel il aurait certainement accès. L’organisation s’occupait de sécuriser, via quelques coffres discrètement cachés dans le domaine, les billets qui s’empilaient dans des valises. Tout reposait sur une sorte de confiance mutuelle que Luciano avait d’abord trouvée dangereuse. Puis il avait accepté d’en prendre le risque, faute de mieux. Il s’était résolu à faire confiance pour la première depuis bien longtemps.
Il était arrivé deux jours plus tôt. Il n’avait plus adressé la parole à un être humain depuis un long moment. En quelques heures, il avait fallu tout réapprendre. Les premiers mots furent déstabilisants. Il ne souvenait presque plus de la dernière fois où il avait réussi à regarder quelqu’un dans les yeux. Les mots peinaient à sortir. Les phrases étaient incertaines. Les mots, eux, étaient tous aussi maladroits les uns que les autres. La femme qui lui avait ouvert la grand portail l’avait compris. C’est elle qui devait s’occuper d’accueillir les nouveaux arrivants. Elle était certainement habituée à cette difficulté. Elle s’en tint donc au minimum. Elle était, sans doute, était passée par là, à l’époque.
En réalité, le grand basculement avait été soudain. Personne n’y avait été préparé. Le monde d’avant s’était écroulé sans que rien de physiquement perceptible ne se produise. Un matin, la stupeur s’était répandue comme une traînée de poudre. On avait entendu les portes des maisons se fermer à clé et celle des commerces ne pas ouvrir de la journée. On avait vu les voitures rester majoritairement garées là où elles avaient été laissées la veille. Quelques exceptions, du moins : on entendait ça et là certaines d’entre elles démarrer au quart de tour vers une direction inconnue. Sans ne voir aucun visage, on sentait que la panique était partout.
Tout ce que vous aviez consulté sur Internet était désormais disponible au grand public. Il suffisait de taper son nom, celui de sa femme, de ses parents ou de ses amis. On avait instantanément accès à toutes les recherches faites depuis des années: les sites consultés, les pages ouvertes, les vidéos regardées, quelles que soient les plateformes de streaming. Le choc avait été immense.
Dès la publication de l’ensemble de ses données personnelles, comme bien d’autres, Luciano s’était enfermé. Sa femme était partie. Lui n’avait pas osé aller consulter cette immensité d’information qui aurait pu défiler sous ses yeux en tapant le nom de celle qui partageait sa vie depuis dix ans maintenant.
Tout semblait irréel. Ce qu’on pensait relever de notre intimité se retrouvait violemment jeté sur la place publique. Quelques articles faisaient état des premiers témoignages recueilli après cette déflagration totale. En tapant le nom des personnes qui partageaient notre vie, de nos amis, de nos collègues, le mot PORN se retrouvait souvent associé, faute de pouvoir débroussailler ces quantités infinies de données désormais accessibles.
Après quelques secondes d’attente, les listes défilaient sur les écrans. Les vidéos consultées. Les dates et les heures qui retraçaient presque le fil d’habitudes malsaines. De recherches inavouées. D’informations recherchées sur des collègues ou des voisins. On avait d’abord pensé que tout cela était impossible. Puis l’on réalisait que ses propres informations correspondaient à la réalité. Et que les heures, après que cette bombe eut éclaté, passaient sans que personne ne semble plus en capacité de tout débrancher. De remettre des murs entre soi et le reste du monde. Ses propres murs.
En quelques heures, la confiance en autrui s’était effondrée. Tout le monde se scrutait. Il y eut bien de belles âmes qui se refusèrent à tomber dans cette traque malsaine. Mais la réaction qui prédomina fut de collecter un maximum d’informations compromettantes sur les autres pour tenter de se protéger soi-même du flot qui nous tomberait dessus, en réalisant que ce que nous avions de plus inavouable en nous était soudainement devenu visible. Nous étions tous, aux premières loges, les nouveaux spectateurs de ceux qui se pensaient seuls devant un écran, comme protégés par une illusion d’intimité qui avait, en quelques heures, explosé en plein vol.
Les couteaux furent tirés. Évidemment, des mères de famille, exposées pour leurs activités jugées suspectes, se donnèrent la mort. Des jeunes, pris au piège du flot d’informations à leur sujet, s’ouvrirent les veines ou ingurgitèrent des quantités de médicaments, sûrs qu’après ce séisme il ne serait plus possible d’imaginer le moindre avenir.
Luciano, lui, s’était cloîtré, honteux. Lui qui marchait avec assurance se retrouvait soudain incapable de croiser le moindre regard. Tétanisé, il passa des mois entiers isolé de tout. La dépression. Il pensa en finir. Tout horizon avait disparu. Un sentiment de malaise profond l’étreignait, l’empêchait de sortir de cette brume pesante dont il n’imaginait plus pouvoir se dégager. Il était tétanisé de se savoir mis à nu. Comme si, derrière un sourire, l’on ne pouvait désormais plus rien cacher. Comme si l’on avait transpercé une carapace dont nul ne pouvait voir l’intérieur. Son téléphone ne sonna plus. Il ne savait pas si la cause lui était imputable, ou si ses proches étaient également noyé par la honte. Tout les liens étaient coupés.
Les semaines étaient passées. Il avait imaginé qu’étant donné l’étendue des scandales, tout cela finirait par s’annuler, rabibochant ce qui s’était déchiré, à l’image d’une sorte d’amnistie généralisée. Le mal était pourtant plus profond. Ancré. On avait perdu confiance. Tout avait été cassé et semblait, pensait-il, couché sur son lit en regardant le plafond, irrémédiablement rompu. L’exil intérieur, il le vivait désormais à chaque minute. Son univers était pollué. Paralysé. Enfermé. Il était seul. Il savait pourtant que cela ne pourrait pas durer. Il avait donc opté pour la seule solution possible : se reconstruire, loin de tout ce qui avait fait sa vie jusqu’à présent.
En passant la porte de la salle principale où les résidents de SonaLand se trouvaient, il eut comme premier réflexe de ralentir. Il se sentait presque physiquement reculer devant des visages qu’il ne connaissait pas. Il lui avait fallu un peu de temps avant de franchir le pas et d’accepter de partager un moment avec ceux qui vivaient dans des cabanons similaires au sien.
Il fut accueilli par quelques sourires et des mains timidement tendues dans sa direction. Il répondit comme il put. La honte remontait, elle qu’il avait réussi à contenir, comme endormie au fond de lui. Elle réapparaissait soudainement.
Luciano. Le prénom qu’il s’était donné sortait de sa bouche pour la deuxième fois. À l’accueil, le premier jour, il l’avait fait noter à son interlocutrice, purement et simplement, administrativement, pour coucher sur un formulaire les quelques lettres qui constituaient la façade de sa nouvelle identité dans une sorte de registre utilisé à cet effet. Une formalité. Le prénom d’un autre prononcé comme on dirait machinalement « oui » ou « non ».
Cette fois, il devait affronter d’autres êtres humains. Se présenter a minima. Comme pour briser une glace qu’on maintiendrait pourtant solidement, puisqu’il s’agissait du concept même de cet endroit.
Tous mentaient. Tous étaient venus ici, comme lui, pour se reconstruire, partir d’une page blanche et se permettre une nouvelle sociabilité qui ne soit pas entachée par la possibilité de consulter la moindre information sans consentement. Il avait vu cette option, la seule qu’il puisse encore imaginer, comme une manière de sortir de sa honte.
Les discussions reprenaient, çà et là, une fois les quelques maigres éléments pratiques expliqués à l’assemblée par Luciano. Évidemment, mis à part le numéro de son nouvel hébergement, sa date d’arrivée sur le site et son nom, rien d’autre ne pouvait filtrer. Il devait repartir de zéro, démarrer des discussions à partir de rien, en faisant abstraction du moindre souvenir. Hors de question d’ouvrir une brèche dans l’anonymat qui régnait dans la salle. Tout était effacé, comme si l’historique d’une vie - parfois près de cinquante ans pour une dame qui se faisait appeler Lola, mais dont tout laissait penser qu’en repartant de zéro elle avait poussé le vice jusqu’à rajeunir son prénom, qui l’aurait sinon trahie sur son âge -n’avait jamais existé.
Luciano trouvait cela absurde, jusqu’à imaginer que le choix d’un prénom à consonance italienne était tout aussi absurde et mensonger. Valait-il mieux mentir sur son âge ou sur des origines ? Cette petite pensée furtive qui l’aurait fait sourire à l’époque ne provoqua rien en lui.
Les discussions étaient étrangement convenues. En réalité, prétendre partir de zéro et créer à partir de rien était visiblement impossible. C’est ce qu’il se disait, en constatant le vide intersidéral des échanges auxquels il assistait. Ses nouveaux copains parlaient des plats sur la table, des choses qui les entouraient. Chaque discussion s‘essoufflait vite, faute de provoquer le moindre intérêt. En effaçant tout ce qui avait précédé, cette peu joyeuse compagnie était contenue dans le présent le plus absolu. Comme tétanisé à l’idée de se trahir, en dévoilant un détail sur la vie d’avant.
Luciano fut pris de panique.
Devant le malaise qui grandissait de plus en plus en lui Luciano n’y tint plus. Il pleura d’abord en silence, laissant couler quelques larmes qu’il s’empressa de sécher immédiatement pour ne pas laisser transparaître son état à cette assemblée qu’il imaginait être celle qu’il verrait quotidiennement pendant un bon moment, puisqu’il avait avancé une somme considérable pour être tranquille quatre mois, bien au-delà du minimum demandé par SonaLand pour intégrer cet endroit coupé de tout, même de soi-même.
Comme le reste de l’humanité dévoilée à elle-même dans son entièreté, il avait souffert d’avoir été exposé à son insu. De n’avoir rien maîtrisé. D’avoir été pris en flagrant délit de mensonge — par omission, tout du moins. Cela, c’était ce qu’il trouvait le plus insupportable. Il déposa le verre de jus qu’il venait de vider.
Il se leva. Et plutôt que de quitter la salle comme il prévoyait de le faire depuis quelques minutes après la fin du repas, il prit la parole devant tout le monde. Ses mouvements semblaient lui échapper. Lui qui s’était contraint, bloqué, réduit face à un monde qu’il pensait contre lui, voilà qu’il semblait vouloir prendre sa respiration, comme un homme balancé dans les flots cherchant l’oxygène nécessaire à sa survie.
Ce soir-là, devant un public abasourdi, il dévoila ce qu’il n’avait jamais osé dire à personne. Il parla de ce qu’il consultait sur ces deux plateformes auxquelles il avait souscrit un abonnement. Il révéla ce qu’il avait caché à tous ceux qui avaient partagé sa vie. Il dit les mensonges qu’il avait honteusement entretenu. De la confiance sur laquelle il s’était assis, sans avoir conscience du mal. Protégé qu’il croyait être. Prudent avant toute chose. Il dit tout.
Personne n’osa l’interrompre. Personne ne sortit de la salle, assistant pourtant à une violation des règles de base de ce parc perdu au milieu d’une forêt immense. Il parla, avec honte, mais avec une fierté qui le soulagea définitivement : celle d’avoir été maître de lui-même et d’avoir pu regarder les choses en face sans que personne ne le lui impose.
La liberté ne consiste pas à se cacher, mais à choisir quand et comment se montrer.
Il prit une grande respiration. Debout, devant des visages décomposés, il se sentait vivant.
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