De la lumière. Au loin, des ombres qui couraient. Qui criaient. Mes yeux s’ouvraient. Cette lumière me faisait mal. Je ne comprenais pas. Je me suis relevé, après quelques secondes. Au milieu du chaos. Des voitures semblaient avoir été laissées à l’abandon, portières grandes ouvertes, parfois avec le moteur encore allumé. Je repris peu à peu mes esprits. J’avais été percuté par l’une d’entre elles. Visiblement, le responsable avait dû prendre la fuite, me laissant là, frappé par les rayons du soleil et à la merci d’un autre conducteur fou qui aurait pu m’écraser sans même m’apercevoir.
Je ne comprenais pas. Une femme, à terre, en larmes. Je m’approchai. — « Elle arrive droit sur nous. C’est terminé ». De quoi parlait-elle ? — « Le monde va disparaître. La guerre est déclarée. C’est terminé », répéta-t-elle, une fois de plus.
Mes idées se remettaient en place. J’avais vu passer la notification sur mon téléphone, scotché au kit main libre de ma voiture de société. Puis, j’avais vu ces véhicules à l’arrêt. J’étais sorti. Et puis rien. À la douleur que je ressentais au dos et aux jambes, l’impact avait dû être fort. Si je me souvenais de ce qui avait précédé, c’est que je n’avais probablement pas perdu totalement connaissance.
Je consultai mon téléphone. C’est lui qui avait subi les dommages collatéraux de la collision. L’écran était cassé. Aucun signe de vie, ni pomme, ni rien, n’apparaissait malgré mes tentatives.
Combien de temps restait-il ? Comment contacter Charlotte ? Et mes enfants ? Où étaient-ils ? Le calme qui m’entourait était difficilement compréhensible. J’avais imaginé une fin du monde plus animée, à la différence que là, tous semblaient s’être retrouvés pour s’embrasser une dernière fois. Et moi j’étais là, au milieu d’une route déserte, avec une femme qui…
En tournant la tête, je réalisai qu’elle avait disparu. Mon regard se porta vers la rambarde qui était toute proche du lieu où mes souvenirs me portaient à la situer dans l’espace. Elle avait sauté, tout de go. Sans prévenir personne. Si tout était terminé, pourquoi s’ennuyer à faire savoir qu’on en termine, alors même que d’ici peu, je ne pourrai plus être convoqué comme témoin. La police ne viendra pas. Je ne serai jamais interrogé. Elle avait sauté dans l’indifférence d’un monde qui s’apprêtait à disparaître.
Une angoisse traversa mon corps. J’étais tétanisé. Que pouvais-je faire ? Le temps que j’avais passé au sol avait écourté le temps qu’il m’aurait été nécessaire pour rejoindre ma famille. Au lieu de cela, ma femme devait être en train d'hurler sur son téléphone, tombant sur une messagerie qu’elle avait tenu à enregistrer à ma place, sans doute pour faire fuir les indélicates. Nous avions mis cela sur le compte de l’humour. Quelle importance désormais.
Les larmes montèrent. J’étais pris d’une tristesse infinie. Si tout était foutu, l’idée de pouvoir entendre une voix familière m’était même enlevée. Nous allions mourir comme cela, sans pouvoir rien se dire. Séparément. Ce n’était pas possible.
Je courus vers une voiture encore allumée. La clé était encore sur le contact. La distance qui me séparait de chez moi était difficile à évaluer. J’étais assez mauvais pour cela. J’en connaissais la direction. Rien de plus. Mes doigts glissèrent sur l’écran tactile au milieu du tableau de bord. La panique m’empêchait de voir clair. De taper le moindre mot. Même celui qui m’était le plus familier : celui de la rue où je vivais. Je démarrai en trombe, espérant déjouer les pronostics. Et si j’avais mal pensé ? J’allumai la radio. L’émetteur semblait n’avoir trouvé personne pour accompagner les derniers auditeurs. Tous avaient dû quitter les studios. Je passai en revue, volant tenu à une main, l’autre servant à naviguer entre les stations pour espérer obtenir une information.
Rien.
Je n’avais aucune idée du temps qu’il me restait. J’arrêtai le véhicule, repris mon souffle et tapai enfin l’adresse. J’avais bien pris la bonne direction. J’en avais pour dix-sept minutes. Pas une de plus. En poussant sur l’accélérateur, ce délai pouvait être raccourci. Je le fis.
Les voitures abandonnées sur les bords de routes, mal garées, les portes ouvertes ça et là, pouvaient laisser imaginer le vent de panique terrible. Je ne croisai personne pendant plusieurs kilomètres, ce qui était absurde. Il faut dire que le quartier que je traversais était peu peuplé, mais tout de même. Je n’avais pas imaginé que le calme régnerait. Que chacun serait cloîtré chez lui. Qu’aucune dernière manifestation ne survienne. Les villas étaient pour la plupart cachées dans les feuillages que des jardiniers devaient probablement entretenir pour le compte de riches propriétaires qui n’avaient pas de temps à perdre avec la taille des haies. Mais tout de même.
Je ne savais pas combien de temps il me restait. Ma femme et mes deux enfants étaient certainement à la maison. Paniqués à l’idée de ne pas pouvoir entrer en contact avec moi. Je parcourus l’avenue qui défilait devant mon regard perdu. Personne ne serait plus jamais le témoin des minutes qui s’écoulaient désormais. Je ne voulais obtenir qu’un regard de Chloé. La voir, même au loin. Savoir que j’étais là. Je voulais que la dernière chose que nous puissions voir, ce soit ce que nous avions construit. Nos deux enfants, trop petits pour comprendre exactement ce qui se déroulait, ne pouvaient rien imaginer. Rien redouter. Que faisaient-ils ? Tentait-elle de dissimuler à mes deux amours la gravité du moment ? Sentaient-ils que la pression des bras de leur mère était particulièrement insistante, forte ? C’était horrible de ne pas savoir, de n’avoir que ces idées confuses qui me parcouraient, pendant que je tentais cette mission impossible.
J’approchais. Les secondes ne m’avaient jamais semblé si longues. Il me restait 3 minutes. Pas plus. Tout redevenait possible. Soudain, j'entendis un coup de tonnerre. Lointain. Je jetai un coup d’œil du côté du rétroviseur pour voir si l’impact était assez proche pour me souffler dès à présent. Je ne voyais rien. La bombe avait dû s’écraser loin, très loin.
2 minutes. J’essayais de penser à mes parents. Cloîtrés chez eux. Attendant la mort, plus vite qu’ils ne l’auraient imaginé. Quels étaient les mots qu’on choisissait de dire dans ces circonstances ? La peur paralysait-elle au point de ne pouvoir rien faire d’autre que de vivre l’angoisse de l’instant ? Est-ce qu’ils souriaient tout de même, acceptant le triste destin qui s’apprêtait à tous nous balayer ? Nous qui vivions dans l’indifférence absolue, mentalement distants des affaires du monde dont nous pensions sincèrement être sortis. Comme si la sortie de l’Histoire avait signifié également la sortie du Temps, faisant ainsi flotter nos existences au milieu d’un monde chaotique que nous n'avions pas laissé s’échapper de nos écrans.
1 minute. J’empruntai la route que je connaissais bien. C’était celle que j’empruntais chaque jour pour rentrer du travail. Tout cela disparaîtrait d’ici peu. Ces établissements dans lesquels nous avions grandi, ceux que nous n’avions pas vu s’ériger et que nous pensions éternels, allaient être éventrés sous nos yeux, sans que nous puissions même réaliser la déflagration puisqu’elle nous emportera avec elle. C’est comme si, pour la première fois, on nous avait fait entrer dans le monde, pour nous emporter à l’instant d’après.
Ma voiture entra en trombe dans l’allée. Je sortis, fonçai vers la porte. Je pleurai. J’y étais arrivé. J'entendis un second impact, plus proche cette fois, et coup sur coup, un troisième dont je sentis presque la chaleur dans le cou. La porte était fermée. Je tambourinai comme un fou. Chloé devait m’ouvrir. Je n’avais pas mes clés. Putain, c’était pas possible. Je marchai dans le parterre de fleurs que je soignais avec tant d’amour, écrasant à la volée et foulant du pied les primevères qui coloraient le jardin. J’arrivai à l’arrière, la porte vitrée était ouverte.
J’entrai. Rien. J’hurlai. Je ne voulais pas faire peur aux enfants. Les secondes étaient comptées. Deux autres explosions retentirent. Cette fois, c’était pour moi. Pour nous. Où étaient-ils ? L’une après l’autre, je constatai les pièces vides. Jusqu’à la salle de bain. Allumée. Mon Dieu, oui. Pourquoi ne répondaient-ils pas ? La chaleur montait. C’était fait. C’était fini. La porte s’ouvrit. Trois corps. Allongés. En sang, gisaient au sol. Mes deux enfants, les yeux ouverts, le regard vide. Ils n’étaient plus là. J’eus le temps de me coucher à leurs côtés. Le bruit fut assourdissant. Je tournai la tête. Chloé était là. Souriait-elle ? Pourquoi avait-elle fait ça ?
Ce fut tout.
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