On a toujours tort de ne pas lire Honoré de Balzac.
Quand j’avais 25 ans, je m’étais fixé comme objectif ultime de lire toute La Comédie humaine avant mes 30 ans. Évidemment, je n’y suis pas arrivé. Mais j’ai un souvenir époustouflant du Colonel Chabert, d’Eugénie Grandet, des Illusions perdues, des Chouans, de La Peau de chagrin. Enfin, des plus connus, finalement. J’ai des souvenirs extrêmement forts de presque toutes mes lectures de Balzac.
Et évidemment, j’avais décroché. À 25 ans, un peu avant et même un peu après, c’est l’âge de toutes les découvertes. Être monomaniaque autour d’un auteur n’a pas beaucoup de sens. Cette grande prétention que j’avais de rentrer pendant quelques années dans une sorte de tunnel absolu qui aurait consisté à lire tout ce que Balzac avait pu produire et écrire était finalement assez absurde.
Et puis, par hasard, en me promenant à Reims, je suis tombé chez un bouquiniste sur La Recherche de l’absolu. Un livre dont je n’avais jamais vraiment entendu parler, sur lequel je ne m’étais jamais penché, que je n’avais pas dans ma bibliothèque, et que j’ai acheté pour un ou deux euros.
Je viens de le refermer.
Et je reviens à ce que je disais au début : on a toujours tort de ne pas lire Balzac.
Ce qui m’époustoufle chez lui, c’est la profondeur des personnages. Mais “psychologie” ne suffit presque pas. Je parlerais plutôt de profondeur d’âme. Balzac va chercher toutes les défaillances humaines, toutes les obsessions, toutes les faiblesses, et il les lie toujours à une réalité sociale extrêmement concrète.
C’est quelque chose que je retrouve rarement ailleurs.
La contemporanéité dans laquelle on vit, les relations interpersonnelles que l’on entretient dans le monde qui nous entoure, sont d’une pauvreté immense dans les mots que l’on est capable de mettre dessus pour les définir, les décrire, les enrichir, les améliorer ou simplement les comprendre. Et quand on replonge dans la puissance balzacienne, on retrouve quelqu’un qui lit en même temps la psychologie, la profondeur d’âme et la réalité sociale.
Mais surtout, chez Balzac, on ne se paie pas uniquement de mots.
On sait de quoi sont remplies les bourses. Et ça, je l’ai toujours trouvé essentiel chez lui.
La question de l’argent est centrale dans les rapports qu’entretiennent les hommes. Chez Balzac, on sait combien pèsent les gens en termes d’argent. On sait ce qu’ils ont, ce qu’ils peuvent sortir, ce qu’ils peuvent perdre, ce qu’ils peuvent faire fructifier. Et c’est fondamental pour comprendre les rapports qu’ils entretiennent entre eux.
Le monde, ce n’est pas uniquement des gens sympathiques et moins sympathiques qui tournent les uns autour des autres. Le monde, ce sont des individus qui se situent dans une société et dont la place est aussi définie par la puissance d’argent dont ils disposent.
Je n’ai jamais rien lu de tel avec cette précision. Dans La Recherche de l’absolu, c’est encore plus évident. Balthazar Claës est un patriarche qui va tout donner à la science et à sa recherche de l’absolu. Sa fortune, sa femme, presque ses enfants. Il va se ruiner intégralement dans des expériences, dans des achats démentiels, avec une ambition qui finit par coûter absolument tout.
La hauteur de l’ambition est à la hauteur du coût qu’elle a.
Et chez lui, le coût est total : endettement, ruine, marginalisation, destruction familiale. Mais tout ce qui gravite autour de lui obéit aussi à cette réalité. Marguerite et Félicie, ses filles, vont être courtisées. Et toute la courtisanerie, tout le rapport social, tout le jeu autour des fortunes et des positions, est admirablement rendu. Emmanuel de Solis, par exemple, sait parfaitement ce que représente l’écart de fortune et de rang avec Marguerite. L’amour n’efface pas la société.
Et c’est là que Balzac remet les pendules à l’heure.
Pour moi, la prose balzacienne, c’est la capacité d’être clair avec le réel. D’être honnête avec la réalité.
C’est décrire, mais c’est aussi conter.
Ses descriptions sont longues, beaucoup ne les aiment pas, mais je les trouve fascinantes. Les descriptions de l’architecture, les analogies avec la biologie, les intérieurs, les maisons, les visages : tout ça crée un monde. Et dans La Recherche de l’absolu, l’ambiance flamande est quasiment restituée dans son jus.
Balzac ne pose pas seulement un cadre. Il nous montre aussi de combien les gens disposent pour pouvoir s’agiter, se mouvoir, prétendre à une place dans une société bourgeoise ou aristocratique. Et il rappelle, ça et là, quelques points de situation historique. On comprend immédiatement qu’on est au début du XIXe siècle, dans un monde encore traversé par les guerres napoléoniennes, la défaite, la Bérézina et tout ce que cela continue à produire dans les familles.
C’est admirablement bien écrit.
Et surtout, ça se lit. C’est ça aussi qui me fascine chez Balzac. Pour moi, c’est un tourne-page, une sorte de page-turner, comme on dit aujourd’hui, mais qui n’est pas du Musso. On tourne les pages parce qu’on veut savoir. On est pris par les personnages, les ambitions, les catastrophes, les rapports humains. Mais tout cela est porté par ce qui reste, pour moi, une des œuvres littéraires les plus immenses.
Sincèrement, je pense que Balzac est, pour moi, le plus grand écrivain. C’est ce que je pensais à 25 ans quand j’avais cette idée un peu folle de lire toute La Comédie humaine. Et c’est encore l’intuition que j’ai aujourd’hui, dix ans plus tard, après être tombé presque par hasard sur un livre dont je n’avais jamais vraiment entendu parler.
La Recherche de l’absolu est un livre prodigieux. Et pour un ou deux euros chez un bouquiniste de Reims, je suis simplement retombé sur cette évidence : on a toujours tort de ne pas lire Balzac.
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