HUMUS, de Gasard Koenig

Publié le 22 octobre 2026 à 11:33

Je connaissais surtout Gaspard Koenig comme intellectuel libéral. Et, indépendamment de ce qu’on peut penser de ses positions, je l’ai toujours trouvé plutôt bien charpenté intellectuellement. On sent quelqu’un qui a lu, qui a bouquiné, qui a travaillé ses sujets et qui essaie de structurer ses idées. Dans un débat public français où les idées sont parfois lancées très vite, sans toujours être soutenues par une logique suffisamment solide, Koenig fait partie de ceux que je trouve intéressants à écouter.

Je me suis donc lancé dans Humus avec une certaine curiosité. Et il faut le dire : je l’ai dévoré.

Le point de départ paraît presque anecdotique. Deux étudiants en agronomie, Arthur et Kevin, se rencontrent sur les bancs de l’université autour d’un cours de Marcel Combe, spécialiste des vers de terre. Ils vont se prendre de passion pour le sujet. Mais faire ici le résumé du livre n’aurait pas beaucoup d’intérêt : il se trouve facilement ailleurs. Ce qui m’a passionné est autre chose.

Je suis un grand amateur de romans d’initiation. Illusions perdues en est évidemment l’exemple le plus évident, et Bel-Ami, dans une autre dimension, n’est jamais très loin. Or Humus est, à mes yeux, d’abord un roman d’initiation. Certes, l’écologie est partout. Elle constitue même intrinsèquement le sujet du livre. Mais ce que j’en retiens surtout, c’est le parcours de deux personnes pleines de rêves et la manière dont les idéaux que l’on forme sur les bancs de l’université résistent , ou non, à l’épreuve du réel.

Arthur et Kevin vont emprunter deux chemins presque opposés.

Arthur, qui dispose d’une culture littéraire plus pointue et vient plutôt d’une bonne famille, fait le choix de l’isolement. Il quitte les voies professionnelles qui lui étaient ouvertes pour tenter, loin de l’académisme ambiant, une expérience concrète : reconstituer un sol appauvri. Il s’exile en quelque sorte volontairement, jusqu’à frôler une forme de pauvreté paysanne. Ce choix le pousse à penser toujours plus loin ce qu’il fait, jusqu’à entrer dans une logique qui finit par le dépasser et à se radicaliser.

Kevin part de beaucoup plus loin socialement. Il porte même, quoi qu’on en dise, un prénom qui fonctionne presque comme un stigmate social. Et pourtant, presque par hasard, par le jeu des rencontres et des circonstances, c’est lui qui va être projeté vers le sommet. Une idée fixe devient une entreprise, l’entreprise capitalise, vaut plusieurs millions, ouvre les portes de cercles de plus en plus importants. Kevin doit alors apprendre à évoluer dans un monde dont il ne possède pas naturellement les codes et finit par tenter de se conformer à cette nouvelle vie.

C’est là que le livre devient particulièrement intéressant.

Les deux sont en rupture avec leur milieu. L’un descend volontairement hors de la trajectoire qui semblait l’attendre ; l’autre grimpe vers un univers auquel rien ne le prédestinait vraiment. Et, de prime abord, j’aurais presque pu être attiré par chacune des deux options. Il y a quelque chose de fascinant dans la capacité de Kevin à transformer une obsession en entreprise. Mais il y a aussi quelque chose de séduisant dans le choix d’Arthur de s’extraire du système, de partir expérimenter ailleurs, loin des discours et de l’académisme.

Surtout, rien n’était écrit.

Arthur aurait très bien pu être celui qui lançait l’entreprise. Il avait les codes et certainement les capacités intellectuelles pour le faire. Kevin aurait tout aussi bien pu être celui qui partait s’isoler dans une campagne reculée pour mener son expérience et entrer dans une forme de rébellion contre le capitalisme. Professionnellement, ils auraient presque pu être interchangeables.

Et c’est peut-être cela qui m’a le plus parlé. On ne part pas tous du même endroit. On peut pourtant se retrouver un jour au même endroit, puis emprunter des trajectoires entièrement différentes pour des raisons qui tiennent autant à nos choix qu’aux rencontres, aux occasions et au hasard.

Moi qui ai fait des études de sciences politiques, je trouve les parcours de vie fascinants pour cette raison. Ceux qui démarrent le plus vite ne sont pas nécessairement ceux qui vont le plus loin. Surtout, une fois que chacun s’est engagé sur son chemin, il devient extrêmement difficile de conserver un recul critique sur sa propre trajectoire — et peut-être encore davantage sur celle de ceux qui auraient très bien pu faire les mêmes choix que nous.

Arthur et Kevin vont ainsi finir par projeter sur la voie choisie par l’autre leurs propres stéréotypes. Ils partent ensemble, s’éloignent, se disputent, se jugent, avant de finir par se retrouver d’une certaine manière. C’est ce qui donne au roman sa dimension presque dialectique. Là où le roman d’initiation classique suit souvent un seul personnage qui découvre progressivement le monde, en France, souvent le fameux tout-Paris, Koenig fait ici évoluer deux personnages dans des directions opposées.

Et il pousse les deux expériences jusqu’à leurs extrêmes.

L’un monte tout en haut par la voie de l’entreprise et du capital. L’autre s’isole presque totalement. Les deux sont pourtant partis d’une obsession commune : les vers de terre, véritable terreau de leur amitié.

C’est peut-être là que se trouve, pour moi, le fin mot de l’affaire.

On peut passer une vie entière à poursuivre quelques idées fixes. Le problème n’est pas nécessairement de changer d’idée. Le problème est parfois de ne plus savoir changer les moyens employés pour rester fidèle à cette idée.

Arthur et Kevin restent d’une certaine manière fidèles à leur obsession initiale. Ce sont les moyens qu’ils choisissent qui finissent par échouer. Dès lors, une question demeure : comment rester toute une vie en accord avec une idée, une intuition ou même une obsession, tout en étant suffisamment lucide pour modifier le chemin permettant de la réaliser ? Comment éviter de s’enfermer dans une voie simplement parce qu’on l’a choisie quelques années plus tôt ?

Le paradoxe du livre est peut-être là. En poussant les deux trajectoires jusqu’au bout, Koenig en fait apparaître les limites. Et l’on finit forcément par imaginer une voie médiane : une manière de ne pas tomber dans les excès de l’un sans se couper pour autant des idéaux de l’autre.

Dit comme cela, cela peut sembler presque banal. Mais je crois qu’on ne fait jamais vraiment l’économie d’une réflexion de ce type. À un moment ou à un autre, il faut être capable de regarder lucidement les choix que l’on a faits et de se demander s’ils servent encore l’idée qui les avait justifiés au départ. Nous avons tous cette capacité à continuer à foncer droit dans un mur simplement parce qu’admettre que le chemin emprunté était mauvais serait plus difficile que de continuer.

C’est aussi là que se situe ma seule véritable réserve sur le roman. J’ai trouvé la fin peut-être un peu trop exubérante, trop poussée. Le début du livre repose sur des situations dans lesquelles il est extrêmement facile de se reconnaître. On s’identifie très fortement aux personnages. Puis, à mesure que leurs choix deviennent radicaux, on finit forcément par prendre ses distances avec eux.

C’est sans doute un choix romanesque assumé : le jusqu’au-boutisme dans lequel ils tombent doit précisément devenir visible. Mais j’aurais peut-être préféré conserver jusqu’au terme du livre la proximité presque troublante que l’on ressent avec eux au départ.

Cela reste une réserve assez mineure. J’écris ces lignes un peu trop longtemps après avoir refermé Humus, mais une chose est certaine : le livre m’a passionné. Et je crois que la meilleure preuve de sa réussite est précisément là. Bien après la dernière page, il continue à poser la même question : comment rester fidèle à ce qui nous anime sans devenir prisonnier du chemin que l’on a choisi pour y parvenir ?

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