Je n'avais jamais lu Marcel Proust. C'est un auteur que je n'avais littéralement jamais rencontré dans mon parcours de lecture. À vrai dire, il m'avait toujours semblé être une sorte de plumitif un peu surfait, un écrivain dont la réputation reposait sur une écriture abondante, presque excessive, capable de noircir des pages entières pour ne finalement pas dire grand-chose. Je me souviens même d'un film québécois de Denys Arcand, Le Déclin de l'empire américain, dans lequel il était question, me semble-t-il, d'un spécialiste de Proust. Tout cela avait contribué, sans raison véritablement sérieuse, à me tenir éloigné de son œuvre.
C'est probablement ma lecture de La Recherche de l'absolu, de Balzac, qui m'a donné envie de combler cette lacune. J'avais été particulièrement intéressé par le travail intérieur des personnages, par les affres d'un couple et par toutes les contradictions de l'âme humaine que Balzac parvenait à mettre en lumière. Après tout, Proust appartient à notre patrimoine littéraire. Il me semblait dommage de continuer à l'ignorer.
J'ai donc ouvert Un amour de Swann. Et je dois reconnaître que cette lecture m'a profondément surpris.
Il faut dire les choses : j'ai eu du mal à terminer ce livre. J'avais d'autres lectures sur le feu et je pense sincèrement que, si je l'avais découvert dix ans plus tôt, il me serait probablement tombé des mains. Car, fondamentalement, il ne se passe pas grand-chose dans Un amour de Swann. Nous suivons un homme qui fréquente un milieu mondain, celui des Verdurin, un petit univers fermé sur lui-même, persuadé de sa propre supériorité, avec ses habitudes, ses repas et ses conversations. Swann lui-même regarde ce milieu avec une certaine distance, considérant beaucoup de ses membres comme profondément ennuyeux. C'est pourtant dans ce cercle, où Odette de Crécy l'introduit, que va se jouer l'essentiel de son existence sentimentale.
Mais précisément, ce qui m'a fasciné chez Proust, c'est sa capacité à faire tellement avec si peu.
J'avais toujours considéré cette abondance de mots comme une forme d'exagération. Or, en prenant le problème de l'autre côté, on découvre quelque chose de véritablement éblouissant. À partir d'une situation presque insignifiante, Proust parvient à déployer une palette extraordinaire d'émotions, de sentiments et de contradictions. Là où notre époque pourrait résumer une relation humaine en deux phrases assez pauvres, il est capable d'en explorer les cinquante nuances, les hésitations, les mouvements les plus imperceptibles.
Et c'est là, je crois, que réside une partie de la beauté de la littérature.
À une époque où les mots sont surabondants et ne disent souvent pas grand-chose, réussir cette prouesse de pouvoir décrire à ce point me semble admirable. La variété des mots permet de transfigurer la variété des émotions. Il ne s'agit pas de remplir des pages, mais de faire véritablement le tour d'une idée, d'un sentiment, d'une situation. Dire davantage, non pour écrire davantage, mais parce qu'il existe toujours quelque chose de plus à dire.
Cette lecture fait d'ailleurs écho à un travail d'écriture que je mène actuellement. Elle m'a fait comprendre qu'à partir d'une ou deux idées, on pouvait tirer énormément de choses, pour autant que l'on accepte de les explorer dans toutes leurs dimensions. Proust ne décrit pas seulement ce que nous voyons. Il parvient, par les mots, à aller plus loin que ce que nos propres yeux pourraient observer.
Et cette capacité devient particulièrement fascinante lorsqu'il s'agit de dévoiler les contradictions de l'âme humaine.
Car, pour moi, la véritable clé d'Un amour de Swann, c'est Odette de Crécy.
Derrière cette histoire amoureuse se dessine une réflexion presque vertigineuse sur ce que j'appellerais l'hygiène morale des individus. Swann va progressivement découvrir qu'il ne connaît pas entièrement Odette. La femme qu'il fréquente, avec ses habitudes, sa réserve apparente et ses petits rituels amoureux, possède une existence cachée. Il découvre des amants, des soirées, des relations sexuelles, avec des hommes mais aussi des femmes, et tout un univers auquel il n'a pas accès. Qu’il va tenter de retrouver, mais qui va lui échapper.
Ce que je trouve formidable, c'est cette idée toute simple, mais dont les conséquences sont immenses : les gens ne sont pas nécessairement, en notre absence, ceux qu'ils sont lorsque nous les fréquentons.
Nous avons spontanément tendance à imaginer que les autres prolongent, une fois sortis de notre regard, l'existence que nous leur connaissons. Comme si les moments que nous partageons avec eux constituaient la continuité de leur personnalité. Or il n'en est rien. Un individu peut être profondément différent, parfois même contraire, à ce qu'il nous paraît être dans la réalité.
C'est ce vertige que Proust parvient à mettre en relief. Swann découvre qu'Odette n'est pas seulement la femme qu'il aime, mais qu'elle possède des désirs, des comportements et des relations qui lui échappent complètement. Et, naturellement, la jalousie vient encore compliquer les choses, puisque ce qu'il ignore laisse aussi une place considérable à l'imagination.
Ce dévoilement de la vie cachée d'Odette m'a d'autant plus frappé qu'il s'accompagne d'une dimension que je n'avais pas toujours perçue aussi clairement dans mes précédentes lectures de la littérature française : celle d'une sexualité véritablement consommée.
Je me suis souvent posé cette question en lisant les grands romans du XIXe siècle. Lorsque deux personnages deviennent amants, lorsqu'ils se retrouvent, se fréquentent ou entretiennent une liaison, quelle place faut-il réellement accorder à leur sexualité ? Je pense notamment à Coralie et Lucien de Rubempré, chez Balzac. Je n'ai pas souvenir de scènes particulièrement explicites entre eux. La relation existe, mais sa dimension charnelle demeure souvent dans l'implicite.
Chez Proust, cette question prend une autre dimension. L'expression « faire catleya », qui devient le langage intime de Swann et d'Odette pour désigner leurs rapports sexuels, est à cet égard révélatrice. Derrière cette formule délicate se trouve une sexualité bien réelle. Et c'est précisément parce que nous comprenons que Swann et Odette couchent ensemble que la découverte des autres relations d'Odette prend tout son sens.
Car ces autres partenaires ne répondent pas nécessairement à une simple logique de vanité, de mondanité ou de plaisir factice. Il existe aussi, chez Odette, un désir sexuel autonome, une recherche du plaisir auprès d'autres individus. Cette dimension me semble essentielle. Elle dévoile une facette supplémentaire du personnage, mais aussi toute la complexité de l'être humain, capable de présenter un visage dans une relation et d'en révéler un autre ailleurs.
C'est finalement ce que je retiens de cette lecture : la littérature permet de mettre en relief tous les paradoxes, toutes les contradictions et toute la profondeur de l'âme. Par les mots, mais aussi par le dévoilement de ce qui reste habituellement caché, elle nous donne accès à une réalité plus vaste que celle que nous sommes capables d'observer.
Et c'est en cela que je trouve Proust magnifique.
Je ne sais pas si je relirai un autre Proust immédiatement. Je ne suis pas certain non plus d'avoir pris un plaisir constant à lire Un amour de Swann. Mais cette lecture a ouvert quelque chose dans mon rapport à la littérature. Elle m'a fait prendre conscience d'un champ de possibilités que je n'avais pas nécessairement mesuré jusque-là.
Je suis actuellement en train de lire Splendeurs et misères des courtisanes, de Balzac, où je retrouve Lucien de Rubempré et Esther, cette fameuse « Torpille ». Et je m'aperçois que je ne lis déjà plus Balzac exactement de la même manière. Je m'intéresse désormais à ce qu'il choisit de décrire, à ce qu'il laisse dans l'ombre, aux limites qu'il donne à la représentation du désir, de la sexualité et des relations humaines. Je cherche à comprendre ce qui est permis chez l'un, ce qui ne l'est pas chez l'autre, et jusqu'où la littérature peut aller dans la description de l'intimité.
C'est peut-être, finalement, le plus beau résultat d'une lecture : non pas simplement découvrir un écrivain, mais apprendre à lire autrement tous les autres.
Balzac m'avait donné envie de découvrir Proust. Et voilà que Proust me ramène à Balzac, avec un autre regard.
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