Je dois l’avouer : j’ai toujours trouvé la lecture des ouvrages de Roger Scruton assez ennuyeuse. Et ce, pour d’excellentes raisons qui lui font honneur. En défendant une position terre à terre, assez simple à comprendre et belle par le bon sens qu’elle semble dégager, ce n’est pas chez ce grand esprit britannique que l’on se délectera d’envolées métaphysiques ou d’articulations conceptuelles bancales. En rappelant ce qui est, et en se refusant à tout système théorique barricadé de part en part pour faire tenir le réel dans ses principes, il devient finalement assez ennuyeux. C’est ainsi.
Lorsqu’il s’agit de défendre les institutions contre l’imposition, par la gauche, de mécanismes fictifs, tout est là : la stabilité défendue par la droite est presque décevante d’un point de vue théorique, d’un point de vue conceptuel. Alors qu’à gauche, on fait tourner son imagination pour penser demain, en prétendant vouloir substituer à ce qui est ce que l’on imagine, désire ou souhaite comme meilleur. Cela laisse, il va sans dire, beaucoup de place aux montages intellectuels, aussi vains puissent-ils être.
Et, sur ce terrain, la gauche ne manque pas de ressources. C’est d’ailleurs à cette myriade de penseurs prolifiques que Roger Scruton a décidé de consacrer ce livre. Cela faisait des années que j’avais délaissé son opuscule consacré aux penseurs de gauche, d’Hobsbawm à Badiou en passant par Žižek. J’avais, et c’est la réflexion qui m’a accompagné tout au long de ma lecture, rarement été tenté par la lecture de sommes consacrées aux pensées des autres. Chacun est libre de s’y plonger en parallèle, mais il faut dire que le temps de me replonger dans Sartre ou même Deleuze dans le texte n’est plus tellement à l’ordre du jour de ma vie. Par désintérêt d’abord. Ensuite parce que, même s’il est toujours intéressant d’établir une filiation intellectuelle sur le temps long, il n’en demeure pas moins que la transformation de ce qu’est devenue la gauche aujourd’hui dépasse largement les différents moments inauguraux qui l’ont fondée intellectuellement.
Le malaise ressenti en avançant, chapitre après chapitre, tient au fait que j’ai eu la désagréable impression de suivre un carnet de lecture plus qu’un véritable précis qui m’aurait permis d’y voir clair. Passant les sujets les uns après les autres, on comprend bien, sur le fond, l’immense question que soulève la promotion des lectures d’Hobsbawm dans certaines universités belges, sachant que l’on n’est pas face à un simple chercheur mais devant un véritable militant politique. Mais qu’importe : les pages défilent, et l’impression demeure que tous ces penseurs que l’on était prêt à comprendre nous échappent malgré tout, perdus dans les allers-retours d’un Scruton qui tente lui-même d’y voir clair, porté par une plume qui semble avoir davantage pour vertu de l’éclairer lui-même que de faire œuvre de pédagogie auprès de ses lecteurs.
Cette réflexion en soulève une autre. À l’heure de l’intelligence artificielle et des possibilités nouvelles qu’elle offre pour se faire expliquer les choses plus facilement qu’auparavant, le retour aux œuvres originales, désormais plus accessibles grâce à ces outils, permet de relativiser quelque peu ce type de démarche intellectuelle. Je dois dire qu’elle ne m’a pas pleinement convaincu. J’en suis sorti avec des idées vagues, sauvées et réancrées par le souvenir de lectures plus substantielles : les travaux d’Hobsbawm sur le nationalisme, Badiou dans le texte, Galbraith, ou encore Habermas et L’Après-État-nation, qui permettent de poser quelques balises sur le cheminement intellectuel que l’on tente de suivre tant bien que mal. Avec parfois le sentiment que tout cela relève de l’inutilité la plus totale, faute d’un monde capable de faire réellement vivre ces traditions intellectuelles et les débats qui les accompagnent.
Mais si l’on veut penser contre soi-même, il faut aussi le reconnaître : nous ne nous intéressons pas assez à ce que pensent nos adversaires politiques. C’est un reproche que je formule souvent, puisqu’en définitive nous vivons à travers le miroir déformant d’une caricature que nous entretenons faute d’avoir pris le temps, et fait l’effort, de nous pencher sur le corpus idéologique d’en face. J’ai beaucoup parlé de Lordon — parce que je l’ai lu presque intégralement, par exemple — mais on pourrait citer bien d’autres noms, y compris ceux qui comptent davantage pour ce qu’ils disent de notre époque que pour leur apport à l’édifice théorique.
On pourrait, dans cette veine, évoquer Geoffroy de Lagasnerie, Édouard Louis ou encore Annie Ernaux. Je continue de penser qu’ils méritent d’être lus afin de se faire une idée qui ne soit pas la caricature bête et méchante que l’on se plaît trop souvent, par facilité, à relayer autour de soi.
En somme, s’ennuyer parfois redonne quelques clés pour se comprendre et pour apprendre à être humble. Loin des édifices de sable que l’on tente de nous imposer, penser plus modestement, mais plus concrètement, avec cette idée ancrée que ce dont nous héritons a de la valeur, que cela libère plus que cela n’enferme, demeure essentiel. C’est parfois difficile à accepter lorsque l’on voit les autres ergoter sur le sexe des anges. Sauver ce que plus personne ne veut garder n’est déjà pas une mince affaire.
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