Principes du gouvernement représentatif de Bernard Manin

Publié le 27 mai 2026 à 16:27

Trônant dans les rayons de quasi toutes les librairies, souffrant d’une indifférence qu’on suppose encore plus forte que pour les autres, l’ouvrage de Bernard Manin n’a fini, pour ma part, par m’intéresser que tout récemment. Pourquoi, à 34 ans, se lancer dans une lecture sur les principes du gouvernement représentatif alors même que j’y baigne, m’y déploie et m’en désespère parfois ? Pourquoi se plonger dans un bouquin dont le titre sonne davantage comme un précis de BAC1 en sciences politiques que comme un essai à contretemps des idées reçues ? Sa dimension polémique semble avoir été étouffée par la volonté, consciente ou non, d’en faire prioritairement un ouvrage crédible plutôt qu’un texte véritablement subversif. C’est le paradoxe apparent qu’il semblait contenir qui m’incita à en prendre d’assaut les premiers chapitres. C’est aussi un tweet perdu dans l’immensité de X qui présentait le livre comme une révélation, tant il démontait les idées reçues sur le système dit représentatif. A la bonne heure !

Résumons d’un trait de plume la thèse du présent ouvrage : le gouvernement représentatif a été spécifiquement conçu en opposition explicite avec la démocratie et passe pourtant aujourd’hui pour l’une de ses formes. Après avoir parcouru historiquement les cas grecs ainsi que les républiques italiennes, Manin montre l’importance qu’y revêtait le tirage au sort. C’est tout l’ancrage de sa réflexion : redonner vie à une tradition politique qui a aurait franchement existé pour ne mieux qu’en montrer sa mise à mort politique. Chose que la pensée moderne s’est largement attelée à faire. Alors que l’idée vivait et se trouvait au cœur des réflexions de penseurs comme Rouseau Une génération après Rousseau, cette méthode de sélection des élus disparaissait quasi intégralement des réflexions politiques, et sa contribution à la structuration démocratique d’une communauté s’évaporait soudainement. Très loin d’imaginer un grand complot contre le sacro-saint tirage au sort, Manin explique que c’est le logiciel même de la modernité qui va détrôner durablement ce mode de sélection de l’élite. En effet, basé sur le consentement et la volonté, comme source unique de la légitimité de l’autorité, il n’est plus concevable que le hasard du tirage au sort puisse garantir la stabilité du système ainsi nouvellement pensé. La souveraineté du peuple et l’émanation de son incarnation reposent sur l’idée que celle-ci est pleinement consentie. Exit donc les aléas du hasard. Exit aussi la dimension quelque peu complotiste du tweet dont je parlais. Ce n’est pas a proprement parlé une machination antidémocratique d’une élite qui voulait des garder absolument le pouvoir qui a évacué le tirage au sort du champ des possibles politique, mais le monde nouveau et le socle philosophique sur lequel il fut bâti, qui en rendirent fondamentalement les principes caduques.

La deuxième dimension, au-delà de la pure légitimité, a pour trait d’insister sur la capacité des Hommes à exercer les fonctions. Il s’agissait en effet, pour les révolutionnaires américains et français, de trouver un moyen de faire émerger une nouvelle aristocratie naturelle légitime, ayant vocation de remplacer la précédente, et capable de mener la communauté et donc de la gouverner. C’est ainsi que l’imprévisibilité du tirage au sort fut écartée au profit d’un système jugé plus à même de sélectionner des mandataires à la hauteur des enjeux de leur temps.

Qu’en penser ? Finalement, pas grand-chose. Mis à part quelques défenseurs du tirage au sort, fervents partisans des assemblées citoyennes, obnubilés par les vertus supposées d’un peuple désintéressé, appelé à témoigner de son expérience et à dialoguer avec d’autres badauds que le hasard aura réunis le temps de discussions souvent vaines sur tout et n’importe quoi, il faut bien dire que le temps a déplacé le problème. En réalité, Manin revient surtout sur ce qu’a changé l’arrivée des partis de masse, structurés et organisés pour la lutte électorale et la prise du pouvoir. On est loin des individus élus pour leurs qualités personnelles particulières, comme c’était le cas auparavant.

En fait, Bernard Manin doit être lu comme une remise en perspective d’un système que l’on croit naturel, immuable, simplement parce qu’on n’en a jamais connu d’autre et qu’on n’oserait penser ni à son remplacement, ni à son dépassement.

Là où les amis ( parfois gênants, disons-le !) du tirage au sort regardent le doigt, il s’agit surtout pour nous de regarder le reste. Et c’est au détour d’une page, la 290 pour être précis, dans la nouvelle édition de la collection Flammarion Champs Essais - que tout prend une saveur inattendue. Bernard Manin, après de longues digressions sur l’opinion publique et la diffusion de l’information, pose une question que je crois fondamentale et que j’avoue ne m’être jamais véritablement posée avec le sérieux qu’elle requiert pourtant : le marché électoral, ainsi nommé par analogie avec le marché économique, est-il réellement constitué d’une offre électorale formée par les partis et d’une demande provenant d’électeurs qui sauraient spontanément ce qu’ils veulent avant même leur entrée dans ce dit marché ?

Brièvement dit ( et espérons-le, plus clairement encore) : est-ce l’offre qui façonne la demande politique ou est-ce les demandeurs qui façonnent la nature du jeu politique ? En somme, les électeurs possèdent-ils une volonté politique propre qui préexiste à leur adhésion à tel ou tel programme, à tel ou tel parti ? Répondre par la négative impliquerait automatiquement la nécessité d’écarter l’analogie entre jeu politique et marché électoral puisque les deux éléments pris séparément ne répondent en rien, dans leurs fonctions respectives, à ce qu’exige un marché libre et non faussé.

Il existe une réponse simple : les partis représenteraient des intérêts particuliers qu’ils articulent et assemblent afin de constituer une force politique capable de s’imposer. Très bien. Mais cela vaut-il en permanence ? On entend déjà ceux qui, refusant toute  possibilité de légitimité à un discours populiste, assènent que ce sont les médias aux ordres des Bolloré & Co qui produisent artificiellement une demande politique pour des partis de droite extrême. Quoi qu’on en pense, c’est là le cœur de la réflexion. Et l’on se doute déjà que, malgré les méninges surchauffées, la réponse accouchera probablement d’une tiédeur inversement proportionnelle à l’intérêt de la question.

À gauche, on considère souvent que les partis de droite manipulent les électeurs à des fins purement électorales, allant jusqu’à affirmer que les pauvres votent à droite, et contre leurs intérêts, formule popularisée par un ouvrage bien connu. À droite, en revanche, on estime que la gauche refuse, par idéologie, d’accorder la moindre légitimité à l’insécurité culturelle ressentie par de nombreux Européens. D’un côté comme de l’autre, tout semble s’emboîter. Le marché électoral devient alors un jeu macabre où les aspirations des uns sont niées et réduites à un sinistre matraquage médiatique.

Bernard Manin, sans trancher la question - est-ce seulement possible, mais surtout est-ce fondamental ? - fait bifurquer la réflexion vers l’importance des représentations schématiques. En somme, et dans le prolongement de l’idée selon laquelle il faut sélectionner les élus plutôt que les choisir au hasard par tirage au sort, les électeurs eux-mêmes ne disposent pas tous d’une culture suffisante pour pénétrer les détails des mesures techniques,  ce sont les mots de Bernard Manin lui-même. Il faut donc que chaque parti soit identifiable à travers une image, laquelle n’est pas pour autant vide de sens politique, ajoute-t-il.

Et là, on nage quand même dans la gadoue… parce qu’on n’est plus certain de le suivre dans l’ambition qui est la sienne. Ou du moins, on se retrouve surpris d’avoir face à nous une tentative de pensée qui ne prend parti ni d’un côté ni de l’autre… et qui finirait par dérouter tant on s’attendait à un coup de lame furtif pour trancher et avancer. Chose qu’ol ne fait pas. En fait, pour tout dire, on ne sait pas où Manin nous emmène, et c’est presque heureux. Face à cette joie d’être pris au jeu, il faut bien admettre que c’est bigrement et  diablement inconfortable. Habitué aux traités de sciences sociales qui font passer des idéologies ou des partis pris pour de la science, on se trouve ici devant des énoncés bruts qui ne prétendent pas indiquer un chemin, mais invitent à penser et à regarder ce qui est, en donnant les clés nécessaires pour prendre un peu de recul sur des mots et des concepts que l’on croyait figés et qui ne sont finalement que les produits fluctuants de l’Histoire.

Lire ce livre était donc nécessaire pour donner de la profondeur à une pensée personnelle, sans se laisser influencer par des moralisateurs ou des idéologues cachés. En fait, loin de l’impression de polémique à laquelle j’avais fini par m’attendre au vu de la proposition intellectuelle de l’auteur, je suis davantage porté par l’idée qu’un peu de théorie politique brute nourrit davantage ma réflexion que des éléments de langage politiques et polémiques auxquels je m’étais davantage habitué.

C’est cela, le paradoxe : s’attaquer à un livre polémique en pensant nourrir une pensée déjà construite, et se retrouver finalement déconcerté par la plume de Manin, qui expose sans chercher à influer sur le cours des choses. Et cela fut, j’en suis convaincu, bien plus nourrissant.

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