L’époque est au classement, des hit-parades musicaux aux concours en tous genres, pour doter les nouveaux livres d’une banderole aux couleurs criardes dont la faute de goût se justifie par les regards qu’elle attire. On prétend ainsi classer les bons et les mauvais livres, ceux qu’il faut lire de ceux qui méritent moins d’intérêt, sachant tout de même qu’ils ont passé la longue et haletante route de l’édition.
Qu’est-ce qu’un mauvais livre, au fond ? On répondrait trop vite : celui qui nous déplaît, qui nous déçoit, qui ne nous intéresse pas. Mais cela ne dit rien, sinon de nous-mêmes. Un mauvais livre ne peut pas seulement être celui qui manque sa rencontre avec un lecteur. Il faudrait peut-être plutôt le chercher ailleurs. Dans ce qui résiste mal. Dans ce qui ne tient pas.
Un mauvais livre, ce serait d’abord celui qui ne maitrise pas sa propre logique : une langue qui s’épuise, qui répète plus qu’elle ne précise, des personnages qui se délitent à mesure qu’on les suit, une structure qui vacille, un rythme qui ne porte rien. Mais même cela ne suffit pas. Car il est aussi ce livre qui promet, e faire sentir, de faire penser, de faire voir … et qui, finalement, n’accomplit rien de tout cela.
Plus profondément encore, le mauvais livre est peut-être celui qui ne laisse aucune prise. Non pas parce qu’il serait simple — la simplicité n’est pas un défaut — mais parce qu’il demeure creux, comme refermé sur lui-même, recyclant des formes sans les habiter, simplifiant sans jamais éclairer. On pourrait alors dire qu’un livre est mauvais non pas parce qu’il déplaît, mais parce qu’il échoue à produire quelque effet que ce soit, faute de maîtrise, de cohérence, ou de nécessité.
Et si, paradoxalement, l’on pouvait tout de même dénicher quelques vertus aux mauvais livres, devraient-on les considérer comme mauvais pour autant ? Mal écrits, mal ficelés, mal pensés, mal développés, s’essoufflant et retombant.
Je crois qu’on peut considérer qu’un livre est mauvais tout en répondant à certaines attentes du lecteur. C’est du moins le pari que je fais ici.
Débutant la lecture du Hussard sur le Toit de Giono, force est de constater, dès les premières pages, que la chaleur décrite, sublimement, écrase tout autant que le style avec lequel celle-ci est contée. Dans le bon sens du terme, d’aucuns diront. Certainement en grande partie, mais pas totalement.
À l’heure où la maîtrise de la langue était évidente, où la multitude des subtilités linguistiques régnait souverainement sur l’empire des lettres, les géants tendaient la main à ceux qui n’attendaient que de les rejoindre, dans un monde où la langue primait sur tout le reste. Où tous détenaient les clés pour comprendre plus grand. Un monde commun.
Les années passèrent, et l’IA aura fini par aplatir le langage comme jamais, usant et abusant de mots simples, réduisant le texte taillé dans la matière littéraire par l’omniprésence des outils prédictifs ; ce monde s’éloigne, emporté par les flots et englouti par des vagues qui ne cessent de croître.
En somme, les listes de mots de vocabulaire se sont réduites, les tournures de phrases simplifiées, la maîtrise générale appauvrie. Le « globish » que l’on regardait de haut n’est finalement plus très loin de nous. Dépouillée de tous ses apparats, notre langue se réduit à peu de chose.
Comment donc sortir de la torpeur qui nous étreint, aussitôt que nous réalisons que les grands textes nous échappent, nous perdent ? Comme si notre langue nous échappait peu à peu, devenue incompréhensible alors que ses sons résonnent encore en nous, mais dont la signification nous fuit parfois totalement.
Comment oser écrire, s’y remettre, et refuser de se perdre ? Il faut déjà le réaliser pleinement, et c’est en cela que je crois que lire de mauvais livres peut désinhiber celui qui souhaite écrire. Nul intérêt de se plaindre : il s’agit ici de trouver le courage de prendre la plume et d’échapper à la distance que notre inculture place entre les œuvres et nous-mêmes.
C’est là qu’entrent en scène les mauvais livres. Ceux que l’on sait bâclés dans leur écriture, dont la banalité des mots sert souvent de piètre porte-manteau à des idées simplistes, confuses, mal pensées. Ce qu’expriment les mauvais livres, ce sont aussi ces romans de gare qui se lisent d’une traite et qui contiennent si peu qu’on en oublie jusqu’à la substance sitôt refermés.
Des livres qu’on consomme, et dont on oublie jusqu’au titre tant ils ne marquent rien, alors qu’ils ont occupé vaguement l’attention le temps d’un instant. Des lectures peu exigeantes qui ne proposent souvent que des ébauches caricaturales de personnages, psychologiquement aussi vides que les mots que ceux qui tentent de les faire vivre utilisent. Des livres qui retracent des événements avec une superficialité telle qu’on n’y lit que des histoires sans relief, où les clés de compréhension qu’on attend pour nourrir l’âme manquent.
C’est devant ce grand vertige qu’on se sent aussi exister. Paradoxalement, les mauvais livres font réagir, provoquent cette indignation — ou du moins cette réaction — que je crois nécessaire à l’envie d’agir, là où la contemplation des géants ne peut que freiner la pensée agissante, puisqu’on se sent, par définition, plus petit avec les pauvres armes dont nous disposons encore.
À jeu inégal, devant la grandeur des bons livres, la lecture de ceux-ci me permet pourtant de trouver un carburant essentiel à la mise au travail.
Il y a aussi sans doute un peu d’orgueil mal placé, mais on ne parle pas ici des vertus des mauvais livres, simplement de leur utilité. Le mot est fondamental, il permet d’écarter les puristes de toutes les espèces. Aussi, je ne fais pas l’ébauche d’une théorie, plutôt celle d’une intuition dont je crois pouvoir expliquer les ressorts, en dernière instance.
On ne peut pas laisser aux autres le soin d’écrire de mauvais livres, et se contenter de pester sur le bord du chemin. Parce que ceux qui prennent la plume et s’emmêlent les idées auront toujours raison : ils sont en action. Ils délaissent ainsi la contemplation pure qui nourrit le ressentiment de se trouver en bas, alors qu’en haut, leur légitimité, leur talent, leur quête de vérité ne semblent jamais entièrement satisfaisants.
C’est ainsi que je conçois les mauvais livres : comme une obligation de s’y mettre soi-même, face à une feuille de papier ou un écran, et de se montrer que rien ne procède de la fatalité. Critiquer en simple spectateur n’a rien de satisfaisant si l’on considère qu’on a le devoir de se mettre en mouvement et de laisser ne fût-ce que quelques traces que l’on pourra regarder avec un tant soit peu de satisfaction.
C’est cela, donc, cette utilité que j’y puise : un appel à refuser de rester au bord du chemin. Cette étincelle qui permet de croire que, soi aussi, on peut le faire. Coucher quelques idées.
Le mauvais livre est pour moi le carburant qui pousse. Le bon livre est la ligne d’arrivée. Ce n’est que pour mesurer la distance, et trouver la force de se mettre au travail, que mes convictions me portent à croire à la nécessité des deux.
Contempler le beau. Dépasser le mauvais. Une logique qui s’inscrit intimement en deux temps.
Rien de plus.
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