Lire Finkielkraut, penser avec Kundera

Publié le 29 avril 2026 à 22:14

Il y a presque quinze ans, je lisais, jeune et enthousiaste à l’idée d’embrasser des ouvrages « compliqués », les fameux ouvrages que sont La Défaite de la pensée ainsi que La Pensée 68, que Finkielkraut avait signé seul pour le premier, et coécrit avec Alain Renaut pour le second. Je me rappelle le sentiment de l’époque : des vacances dans le sud de la France, près de Toulouse, où j’avais embarqué dans mes valises ces deux bouquins qui ne sentaient pas bon la crème solaire et les lectures « détente ». Pas encore tout à fait formé aux sujets abordés, sans avis préconçu sur la révolte de Mai ni sur la question du nationalisme, j’ai le souvenir précis que ma déception de n’avoir pas tout compris avait été largement supplantée par le plaisir d’avoir entrouvert une porte que je n’étais pas prêt à refermer.

En fait, les années sont passées et j’ai récidivé, sans le vouloir, avec Finkielkraut, qui m’était largement passé au-dessus de la tête durant toutes ces années. Avec L’Ingratitude et Nous autres, modernes, lus coup sur coup entre les belles côtes du nord de la France ou carrément attablé à Cracovie avec un café, ce sentiment perçu il y a si longtemps me revenait sans crier gare. C’est presque en écrivant ces quelques lignes que les impressions liées à une époque, l’ambiance qui m'entourait alors et l’odeur du crayon qui me permettait d’annoter (et que j’ai bradé depuis pour le fameux crayon à quatre couleurs, plus pratique, et sans avoir besoin de le tailler !) ressurgissent.

Sous la plume de Finkielkraut, les références s’accumulent, les idées fusent, la ligne claire d’une pensée nette s’efface et s’égare entre les réflexions et la nécessité d’ajouter à l’ajout. Les pages noircies se lisent parfois péniblement, perdu dans le labyrinthe d’une pensée foisonnante, composée au fil des citations et des idées. On l’excuse d’ailleurs, Finkielkraut, devant cette impression de pensée multidimensionnelle, cette épaisseur qui écrase la simplicité d’une phrase simple. Je le lui pardonne, parce qu’en réalité, la prouesse est aussi rare qu'elle n'est riche. Mais surtout, parce qu’il donne envie de lire,  du Arendt et du Kundera? Du Musil ou du Vassili Grossman.  Du Flaubert aussi. 

Et dans ce foisonnement, deux possibilités s'offrent à nous : soit se noyer dans un tout qui finira immanquablement par ne rien donner, puisque « qui veut tout embrasser n’embrasse rien ». Soit trancher dans le vif, et prendre ce qu’on pense être un matériaux pour construire sa pensée en acceptant de jeter le reste.En somme, élaguer la sienne pour enrichir la nôtre. Accepter de ne pas prendre le tout d'un seul tenant, mais d'y puiser ce qui permet d'enrichir notre univers personnel. 

Qu’importe. C’est sur les petites nations,  sujet hautement important pour Finkielkraut, et taillé minutieusement par Milan Kundera dans un texte fondamental pour la pensée européenne qu’est Un Occident kidnappé,  que se joue ici l’essentiel pour nous. Rapidement, c’est le récit d’une prise de conscience d’une Europe centrale abandonnée et reléguée à l’Est, avec toutes les implications civilisationnelles que ce déplacement des barrières physiques a fait peser sur la géographie de l’espace européen. Surtout, c’est ce cri du cœur, ce sentiment de vulnérabilité existentielle qu’est celle de la disparition de cette multitude de petites nations, ballotées par les affres de l’Histoire, et qui, prises dans les flots de la folie des hommes, se noient dans un océan indifférent qui engloutit goulûment sans le moindre remords et sans nulle trace de la moindre écume de regret. 

La possible disparition d’une nation, d’un espace culturel, d’une langue, d’une identité, est un sentiment longtemps méconnu des grandes nations, sûres de leur perpétuation, nullement menacées dans leur continuum. Pourtant, ce sentiment de disparaître s’entend aujourd’hui aussi chez les grandes nations d’Europe. De l’Espagne à l’Allemagne, en passant par la France, le sentiment d’être une petite nation en voie de disparition semble s’être immiscé dans la matrice intellectuelle d’une partie de ses élites, et l’idée infuse peu à peu parmi la population. Les conditions objectives de la dispareition expliquée par Kundera ne sont certes, pas remplies, mais le déplacement psychologique de cette idée est en train de s'effectuer sous nos yeux. Le déclin démographique, les transformations culturelles, les villages qui se dépeuplent et les villes surpeuplées où vient se jeter le monde entier ne sont pas des phénomènes entièrement nouveaux. Pourtant, l’acuité avec laquelle ils se manifestent aujourd’hui est sans doute inédite.

La grande idée kunderienne qui permettait de faire le lien, et de comprendre ce mur d’incompréhension entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe centrale,  semble aujourd’hui se déplacer à nouveau. Dans les rues de Prague, de Budapest ou de Cracovie, l’insécurité culturelle n’est pas de la même nature que celle que l’Europe de l’Ouest est en train de subir de plein fouet. Ils savent, et cela explique en grande partie les positionnements de ces nations, ce que signifie disparaître, et comptent ne pas se laisser submerger par le moindre élément qui pourrait leur faire prendre l’eau.

Sans prêter des mots ni imaginer des idées à quiconque, Alain Finkielkraut, en réhabilitant l’idée kunderienne et en s’en faisant de surcroît l’un des principaux passeurs en France, permet de mettre des mots sur un sentiment d’insécurité culturelle qui se mue progressivement en sentiment de disparition. Plus qu’un simple déclin, sur lequel on pourrait revenir, cela dit quelque chose de la longue phrase d’épuisement que nous vivons, que les mots anciens ne suffisent plus à décrire.

Et si le propre des petites nations, longtemps coupées de leur espace civilisationnel commun ouest-européen, s’était déplacé ? Et si le syndrome des petites nations était désormais transposable aux grandes, qui, de par leurs nouvelles faiblesses, prenaient soudainement conscience de leur vulnérabilité et de la fin de leur sentiment d’immortalité ?

Et si, donc, malgré les idées foisonnantes qui frôlent parfois la confusion, Finkielkraut, en redonnant la parole aux autres comme il sait si bien le faire, nous offrait, par le biais de Kundera, une pièce maîtresse dans le grand jeu qui se joue sous nos yeux ? Débrouiller intellectuellement, et s’en tenir au final à quelques idées précises qu’on affine en simplifiant au fil du temps : telle est la mission du lecteur, la nôtre. Qu’importent les critiques que l’on peut adresser à ceux qui tiennent la plume : à nous de trier pour en tirer quelque chose.

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.