Il y a presque quinze ans, je lisais, jeune et enthousiaste à l’idée d’embrasser des ouvrages « compliqués », les fameux ouvrages que sont La Défaite de la pensée ainsi que La Pensée 68, que Finkielkraut avait signé seul pour le premier, et coécrit avec Alain Renaut pour le second. Je me rappelle le sentiment de l’époque : des vacances dans le sud de la France, près de Toulouse, où j’avais embarqué dans mes valises ces deux bouquins qui ne sentaient pas bon la crème solaire et les lectures « détente ». Pas encore tout à fait formé aux sujets abordés, sans avis préconçu sur la révolte de Mai ni sur la question du nationalisme, j’ai le souvenir précis que ma déception de n’avoir pas tout compris était largement supplantée par le plaisir d’avoir entrouvert une porte dont je n’étais pas prêt à retirer le pied pour qu’elle se referme sous mon nez.
En fait, les années sont passées et j’ai récidivé, sans le vouloir, avec Finkielkraut, qui m’était largement passé au-dessus de la tête durant toutes ces années. Avec L’Ingratitude et Nous autres, modernes, lus coup sur coup entre les belles côtes du nord de la France ou carrément attablé à Cracovie avec un café, ce sentiment perçu il y a si longtemps me revenait sans crier gare. C’est presque en écrivant ces quelques lignes que les impressions d'une époque, l’ambiance qui m'entourait alors et l’odeur du crayon qui me permettait d’annoter (et que j’ai bradé depuis pour le fameux crayon à quatre couleurs, plus pratique, et sans avoir besoin de le tailler !) ressurgissent.
Les références s’accumulent, les idées fusent, la ligne claire d’une pensée exprimée directement s’efface et s’égare entre les réflexions et la nécessité d’ajouter à l’ajout. Les pages noircies se lisent parfois péniblement, perdu dans le labyrinthe d’une pensée foisonnante, composée au fil des citations et des idées. On l’excuse d’ailleurs, Finkielkraut, devant cette impression de pensée multidimensionnelle, cette épaisseur qui écrase la finesse d’une phrase « qui dit » plutôt que de se regarder s’écrire. Bref, je lui pardonne, parce qu’en réalité, la prouesse est rare. Mais surtout, parce qu’il donne envie de lire, Arendt et Kundera en tête. Ajoutons Vassili Grossman, et sans doute Flaubert.
Et dans ce foisonnement, deux possibilités : soit se noyer dans un tout qui finira immanquablement par ne rien donner, puisque « qui veut tout embrasser n’embrasse rien ». Soit trancher dans le vif, et prendre ce qu’on pense être un matériaux pour penser en acceptant de jeter le reste.
Qu’importe. C’est sur les petites nations, sujet hautement important pour Finkielkraut, et invoqué par Milan Kundera dans un texte fondamental pour la pensée européenne qu’est Un Occident kidnappé, que se joue ici l’essentiel. Rapidement, c’est le récit d’une prise de conscience d’une Europe centrale abandonnée et reléguée à l’Est, avec toutes les implications civilisationnelles que ce déplacement des barrières physiques a fait peser sur la géographie de l’espace européen. Surtout, c’est ce cri du cœur, ce sentiment de vulnérabilité existentielle qu’est la disparition des petites nations, ballotées par les affres de l’Histoire, et qui, prises dans les flots de la folie des hommes, se noient dans un océan indifférent qui engloutit goulûment sans le moindre remords.
On ne peut pas comprendre l’Europe centrale sans prendre en compte cette idée maîtresse. Finkielkraut l’étend à la nation juive, « petite nation par excellence », qui survit aux siècles et, puisant au cœur de sa naissance, se projette encore et toujours.
La possible disparition d’une nation, d’un espace culturel, d’une langue, d’une identité, est un sentiment longtemps inconnu des grandes nations, sûres de leur perpétuation, nullement menacées dans leur continuum. Pourtant, ce sentiment de disparaître s’entend aujourd’hui aussi chez les grandes nations d’Europe. De l’Espagne à l’Allemagne, en passant par la France, le sentiment d’être une petite nation en voie de disparition semble s’être immiscé dans la matrice intellectuelle d’une partie de ses élites, et l’idée infuse peu à peu parmi la population. Le déclin démographique, les transformations culturelles, les villages qui se dépeuplent et les villes surpeuplées où arrive le monde entier ne sont pas des phénomènes entièrement nouveaux. Pourtant, l’acuité avec laquelle ils se manifestent aujourd’hui est sans doute inédite.
La grande idée kunderienne qui permettait de faire le lien, et de comprendre ce mur d’incompréhension entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe centrale, semble aujourd’hui se déplacer à nouveau. Dans les rues de Prague, de Budapest ou de Cracovie, l’insécurité culturelle n’est pas de la même nature que celle que l’Europe de l’Ouest est en train de subir de plein fouet. Ils savent, et cela explique en grande partie les positionnements de ces nations, ce que signifie disparaître, et comptent ne pas se laisser submerger par le moindre élément qui pourrait leur faire prendre l’eau.
Sans prêter des mots ni imaginer des idées à quiconque, Alain Finkielkraut, en réhabilitant l’idée kunderienne et en s’en faisant de surcroît l’un des principaux passeurs en France, permet de mettre des mots sur un sentiment d’insécurité culturelle qui se mue progressivement en sentiment de disparition. Plus qu’un simple déclin, sur lequel on pourrait revenir, cela dit quelque chose de la longue phrase d’épuisement que nous vivons, que les mots anciens ne suffisent plus à décrire.
Et si, donc, malgré les idées foisonnantes qui frôlent parfois la confusion, Finkielkraut, en redonnant la parole aux autres comme il sait si bien le faire, nous offrait, par le biais de Kundera, une pièce maîtresse dans le grand jeu qui se joue sous nos yeux ? Débrouiller intellectuellement, et s’en tenir au final à quelques idées précises qu’on affine en simplifiant au fil du temps : telle est la mission du lecteur, la nôtre. Qu’importent les critiques que l’on peut adresser à ceux qui tiennent la plume : à nous de trier pour en tirer quelque chose.
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