C’était au hasard d’une déambulation dans une petite bouquinerie du Brabant wallon, où les livres politiques, historiques et philosophiques qui se trouvaient sur des étagères remplies semblaient figés, comme si l’on redoutait presque d’en attraper un et de le hisser hors de sa place, tant on aurait peur de faire suivre tous les autres dans le mouvement, et de tout faire tomber. Il faut dire que tout cela ne donnait pas spécialement envie.
Ce jour-là, pourtant, cela ne m’arrêta pas. Je fus saisi d’une bouffée de nostalgie. Le soleil et le printemps sans doute, qui arrivent à peine et qui nous projettent inévitablement aux temps où l’on pouvait sortir sans se vêtir de la tête aux pieds. Il y a quelques mois. Tout revit, et pourtant, moi, je suis contenu dans une sorte d’atmosphère qui me renvoie en arrière. Dans mes pensées. Mes souvenirs. Le printemps provoque en moi une multitude de souvenirs. C’était donc le moment parfait pour m’attaquer à ces rayons. J’ai donc acheté un livre sur la crise catalane, dont plus personne ne parle guère aujourd’hui dans nos contrées, deux essais de Finkielkraut, auteur que je n’avais plus lu depuis mes 18 ans (avec sa Défaite de la Pensée, ouvrage dont le sens m’avait légèrement échappé à l’époque), et un petit livre de Frédéric Lordon, auteur passionnant que je peux presque me vanter d’avoir lu en entier, de ses livres à son blog, en passant par ses articles dans le Monde Diplomatique, par exemple, et ce, toujours avec énormément d’intérêt. Il ne manquait à cet heureux palmarès que personne ne peut vraiment comprendre, que ce petit opuscule, trouvé ce jour, et intitulé On achève bien les Grecs, chroniques de l’euro 2015. Il faut dire que c’est sans doute la première fois que je tombe sur du Lordon dans un magasin de livres d’occasion. Toute ma collection est neuve. C’était la pièce manquante. Deux euros en plus, pas très cher pour terminer une collection !
Quelle belle journée !
Quand je vous disais que la nostalgie était totale, c’est sans doute celui-ci qui m’a le plus enthousiasmé. Sitôt revenu chez moi, c’est le premier que j’ai ouvert. Qu’est-ce que j’y recherchais au fond ? Des textes écrits il y a une décennie, sur un sujet qui a terminé aux oubliettes. On a eu un petit rappel avec le film sur Yánis Varoufákis (Adult in the Room, 2019, réalisé par Costa-Gavras, en plus !). J’ai le souvenir d’une plume bien trempée, et surtout d’une vision iconoclaste, tentant d’articuler la question de la souveraineté à celle de la question révolutionnaire, alors même qu’à gauche, l’idée de souveraineté est et était utilisée par la droite nationale. Pour Lordon, la thèse est simple : sans sortie de la zone, point de salut pour une véritable politique de gauche.
Dans l’écume de ce qu’il reste de la structuration de nos pensées politiques, des positionnements guidés par nos affects, la séquence 2008-2015 a été le ferment de bien des choses pour moi. On entend souvent dire que le point de bascule d’une génération se situe dans l’un ou l’autre événement. Posez donc la question à notre génération, on vous dira le 11 septembre sans trop hésiter. Je dois dire que la crise grecque a, et c’est paradoxal avec la suite, constitué ce tournant. Elle a coïncidé avec ma démarche intellectuelle, et a canalisé et ancré mes réflexes politiques et ma formation théorique. En réalité, je dois presque tout à cette période sans laquelle tout aurait été différent. Je lui dois mes premières véritables indignations. Frédéric Lordon reprend régulièrement un concept tiré de Spinoza : l’ingenium. En quelques mots, c’est la manière de réagir aux affects. Pour faire simple, notre ingenium, qui est relationnel et pas inné, c’est la manière avec laquelle nous allons réagir aux émotions qui nous prendront à la gorge. Elle peut orienter vers une forte insécurité, ce qui se traduira par une préférence pour l’ordre, ou au contraire, inciter, par le biais de raisons indignées, vers une soif de justice ou de redistribution. Pour moi, la crise grecque a été le mélange des deux. La question de la souveraineté s’est imposée comme elle ne s’impose plus aujourd’hui, et l’indignation et la révolte se sont traduites par une forme d’euroscepticisme très marqué, qui a fondamentalement structuré tout le reste. Pour en avoir conscience, c’est d’ailleurs un concept clé qu’il s’agirait de remettre un peu en avant aujourd’hui pour comprendre ce que pensent nos contemporains, et pour comprendre ce qui nourrit ces pensées. L’ingenium est une clé.
Et à ce titre, justement, Frédéric Lordon a été déterminant pour moi. Il faut se le rappeler : la cure d’austérité, d’une violence inouïe, qui fut la conséquence de la crise des fonds souverains, a donné des ailes à la mouvance souverainiste, de gauche comme de droite, articulée autour de la question de l’euro et, plus globalement, du pilotage par l’UE des politiques économiques. Au tapis, la loi des majorités, des débats qui firent battre le cœur de nos démocraties quant à savoir quel horizon donner à notre avenir commun.
En réalité, cette séquence politique majeure, qu’on a totalement oubliée aujourd’hui, la guerre en Ukraine finissant de taper le dernier clou sur toute réminiscence possible d’un débat autour de la souveraineté, ouvrant la voie à un atlantisme de raison, forcé de se contenir et de se tenir à cause des contradictions majeures qu’on voit apparaître à l’heure du trumpisme.
On s’en souvient : en 2017, l’Union des Patriotes (entendez, souverainistes), des deux bords, étaient invités à soutenir la candidate Marine Le Pen, elle-même convaincue de l’atout de cette stratégie pour des raisons à la fois électorales (l’arithmétique, toujours l’arithmétique, et la nécessité des 50 % plus une voix), à l’image de la Grèce de Syriza alliée à ANEL, laissant imaginer que le clivage droite-gauche s’évanouissait peu à peu pour laisser place à de nouveaux éléments structurants le paysage politique et les confrontations futures.
En fait, le discours souveraino-souverainiste a été ridiculisé, attaqué de toutes parts, et parfois à raison, pour son jusqu’au-boutisme absurde, assommé par l’exemple du Brexit qui n’a pas résolu les problèmes qu’on pensait qu’il résoudrait.
En fait, au moment où Lordon écrit sur la Grèce, son peuple agonisait. La bouche ouverte, tapé au portefeuille par les mémorandums successifs qui saignaient tant l’économie qu’on peinait à imaginer la moindre étape de cicatrisation. Et l’on serait bien mal inspiré de lui dénier le droit de s’indigner. En fait, il posait une question de fond qui, aujourd’hui, ne fait plus tant écho, vu les plans NextGeneration et les possibilités d’investissements prévus par l’UE. À l’époque, on vivait, et c’est le moins qu’on puisse dire, une autre époque !
Pour avoir travaillé dans les institutions européennes, il est vrai qu’entre les Semestres européens, les rapports divers et variés émanant de la Commission et les grandes lignes économiques fixées quasi constitutionnellement pour faire tenir tout l’attelage, il y a de quoi se poser quelques questions en termes de légitimité démocratique, si tant est qu’on dispose encore d’un peu de recul. Disons que le temps a fait son affaire : tout cela semble normal, alors qu’en pleine crise grecque, on n’était qu’au début de ce processus de dépossession politique – de délégation, dira-t-on !
Ce qu’il serait intéressant de questionner aujourd’hui, c’est la position des partis souverainistes ayant quelque peu modifié leur logiciel — et c’est normal, la politique se doit de répondre aux enjeux du moment, pas de tenir mordicus sur les solutions qu’elle privilégiait à un temps T, ce qui est l’apanage des courants politiques éternellement marginalisés qui peuvent se payer le luxe de la pureté et de la constance absolue. Non, sérieusement, quelle serait la position des partis de droite nationale face à un dérapage budgétaire à la grecque ?
On le sait déjà : les frugaux d’Allemagne et d’ailleurs ne trouveraient aucun motif les poussant à la solidarité avec Athènes et son gouvernement d’extrême gauche (ce qu’était Syriza à l’époque, et qu’il n’est sans doute plus aujourd’hui). Ceci pour dire qu’en réalité, la grande internationale populiste ne serait pas très encline à soutenir le grand persécuté du système UE. Il en irait sans doute de sa petite phrase ou de son petit tweet pour juger des méthodes de la Troïka, mais finirait sans doute par justifier dans les marges la remise en ordre de tout ce bazar !
En réalité, cette intuition que j’ai en lisant ce livre de Lordon me fait dire que ce temps du souverainisme est terminé en Europe. Que la droite a muté, en partie, et suffisamment pour ne plus disposer d’aucun bloc suffisant pour s’opposer directement aux diktats bruxellois. En réalité, sur les questions migratoires par exemple, des consensus se trouvent, des majorités se forment, et des décisions, impossibles hier, se concrétisent par la grande union de la droite, dont font désormais partie ces mouvements qui parlaient de souveraineté toute la sainte journée.
Qui a raison ? Qui a tort ? En réalité, dépossédé de toute marge de manœuvre face à Bruxelles toute-puissante, il était normal d’imaginer la sortie de l’UE. Mais sitôt aux manettes, à l’image des commissaires européens issus de la droite nationale — pour ce qui est de la Hongrie et de l’Italie, rien que ça ! — ce courant politique prend ses marques et imprime durablement la politique européenne.
En réalité, et c’est là que Lordon tient sans doute une intuition intéressante, citant Owens et son Lexit, une sortie de gauche de l’Union européenne, cette idée saugrenue pourrait revenir à l’avant-plan, refaisant passer la critique de la construction européenne — austéritaire et va-t-en-guerre — à l’avant-plan ! En somme, une sorte de Lexit, très minoritaire pourtant jusqu’à présent, qui proposerait une version sociale venue d’une gauche estimant qu’une politique socialiste n’est possible qu’hors de l’UE.
À l’image de Podemos ou de Syriza, qui, tout progressistes qu’ils furent, se cassèrent les dents devant l’impossibilité de la mise en œuvre d’une grande politique de gauche, tout deviendrait à nouveau théoriquement et politiquement possible hors du cadre européen. On n’en était pas si loin, d’ailleurs, il y a peu, avec le Front de Gauche de Mélenchon qui imaginait un plan A et un plan B. Le second n’étant rien d’autre que la sortie de la France de l’UE.
À l’heure des grands bouleversements, est-ce qu’on n’assisterait pas, finalement, à un renversement de la situation ? Une union des droites à la Commission, et une gauche, s’opposant au tournant sécuritaire, reprenant les mots de Lordon, contre cet européisme obtus, qui est obstus au carré !
Avec dix ans d’avance, Lordon, prêchant sur cette question dans le désert, aurait-il eu finalement la bonne intuition politique ?
À voir !
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