Lire pour se relire soi

Publié le 16 avril 2026 à 12:14

Lire non pas pour apprendre ou découvrir, mais pour retrouver les conditions dans lesquelles on a pensé.

 

J’ai récemment fait l’expérience de n’acheter que des livres qui me rappelaient une partie de mon cheminement intellectuel. Pas forcément pour en apprendre plus, mais pour me remettre dans un contexte propice à l’introspection. Recréer les conditions de ce qui s’est passé. Remonter le fil de ce qui a permis de faire accrocher les idées que nous portons, défendons ou, à tout le moins, pensons… ce qui n’est déjà pas si mal.

Parce que c’est vrai : le temps passe, les supports disponibles pour se nourrir se démultiplient, et les réponses à des questions qui auraient mérité des heures de réflexion semblent apparaître presque immédiatement grâce à un prompt bien ficelé. De fait, on avance en s’imaginant faire le point sur l’instant présent, alors qu’on peine souvent à comprendre pourquoi l’on pensait une idée que l’on a fini par mettre de côté, soit subitement, soit non.

C’est pour cette deuxième catégorie, qui concerne toutes ces idées que l’on a peu à peu écartées, que des livres recouvrant une époque prennent leur sens. Chercher la contemporanéité d’une œuvre à son objet, plutôt que de puiser matière dans des analyses qui ne peuvent se prévaloir d’être au cœur d’un temps où cela se déroulait, avec les incertitudes et les partis pris, les paris et les aléas du moment.

J’ai toujours pensé que vivre sans se donner un peu d’épaisseur culturelle et intellectuelle n’avait pas de sens. Le roman de Keyes, Les fleurs d’Algernon, montre assez bien cela : au-delà de la connaissance, la démultiplication des connexions neuronales et la capacité de penser au-delà d’une réalité en 2D, via une palette émotionnelle réduite et des mots pour décrire les choses restreints au point de passer à côté de l’essentiel, étaient sans doute le pire de tout. En augmentant sa capacité de penser, le personnage principal de Keyes réenvisage la complexité des relations humaines qu’il entretenait avec ses semblables, et à côté de quoi il passait totalement.

C’est un peu cette expérience dont je parle ici quand j’évoque ces livres périmés qui méritent pourtant qu’on s’y attache pour ce qu’ils peuvent nous apporter.

Et de fait, entre un livre sur la crise de la zone euro, un autre sur la crise du Covid, dont on aurait bien parié qu’elle changerait la face du monde, alors que la rivière débordante de la crise retourna sitôt dans son lit une fois l’épidémie calmée,  ou encore sur la crise catalane, une chose est sûre : entre les lectures de découverte, celles qui nous ouvrent les portes d’un monde passé, ou les œuvres qui permettent de penser le futur, il est une catégorie qui échappe à toutes ces classifications : celle de lire un livre pour relire, à l’aune des mots que l’on parcourt et des pages que l’on tourne, son propre cheminement.

Quel nom donner à cela ? Finalement, il ne s’agit de rien de plus que d’une reconstitution d’un horizon intellectuel passé à travers des lectures situées.

C’est, à mon sens, fondamental pour recréer les conditions d’une pensée réelle. En se remettant dans le bain des idées du temps par un livre qui s’y consacre à l’époque même où cela eut lieu. On dira que face à l’immensité de ce qu’il faut connaître, se replonger ainsi n’a pas de sens. Pourtant, je crois que les mécanismes qui nous guident et nous transforment se doivent d’être compris. Et c’est, à mon sens, un moyen certain pour y parvenir.

Ainsi, lire pour se relire soi. Des livres qui permettent de reprendre les éléments de langage, les arguments, les faits d’un temps sans avoir sous les yeux la suite. Ce n’est qu’ainsi que l’on pourra aisément recréer les conditions d’une formation, d’une marche,  parfois longue,  à travers toutes ces pensées qui produisent des revirements, ou simplement des approfondissements.

 
 

 

 

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