Quelle attente ! Quelle impatience ! Quel plaisir, finalement, de tenir ce livre d'Arnaud Miranda entre les mains. Il est de ces ouvrages dont on espère qu'ils puissent nous offrir des clés de compréhension tout en nous ouvrant sur des champs de connaissance immenses. Les Lumières sombres fait partie de ces terrains que je n'avais que peu parcourus, tant sa dimension protéiforme, le miroir déformant des commentateurs et les avis tranchés de ceux qui s'en réclament ou les combattent nous empêchaient, finalement, d'y comprendre grand-chose.
La réaction a été constitutive de mon cheminement intellectuel, me permettant de découvrir une pensée aujourd'hui passée, fondamentalement opposée à tout ce dans quoi nous baignons et qui, lorsqu'elle est encore défendue, relève davantage de la posture, voire d'un certain dandysme intellectuel mal placé, que d'un véritable projet politique.
De fait, savoir que tout cela revenait, accolé à son préfixe « néo », souvent réduit au techno-fascisme, là encore version modernisée d'un socle idéologique qui ne me semble relever que très partiellement de notre contemporanéité, avait tout pour susciter la méfiance. C'est précisément pour cette raison que j'attendais ce livre : non pour y trouver une condamnation supplémentaire, mais une véritable tentative de compréhension.
Le travail de Miranda est honorable. Il répond à un besoin : celui d'essayer de comprendre un monde à part, culturellement lointain et politiquement difficile à saisir, souvent traité avec un prisme francophone incapable d'en comprendre les subtilités. Et il faut le dire : malgré un départ fascinant, des références essentielles, je pense notamment au texte sur le Moment straussien de Peter Thiel ou au blog de Curtis Yarvin, permettent d'aller plus loin, de s'imprégner de cet univers et d'en réduire l'opacité. C'était notre attente ; elle est en partie satisfaite.
Le questionnement vient d'ailleurs. Sans vouloir refaire l'histoire de ce courant, je le pense suffisamment riche pour qu'on puisse aller plus loin. Miranda explore, explique… puis se lasse. Et cela se voit : les chapitres perdent progressivement en intérêt. Celui consacré à la galaxie NRx semble écrit dans la souffrance. Ainsi, lorsque Miranda évoque l'idée de « régénérescence », présente chez plusieurs auteurs qu'il a lui-même sélectionnés, il la réduit à quelques formules qui peinent à rendre compte de sa place réelle dans leur pensée. On comprend difficilement ce que recouvre exactement cette notion, alors qu'elle constitue l'un des fils conducteurs de leur critique de la modernité.
La même impression se retrouve dans le traitement réservé à Marc Andreessen. Son Techno-Optimist Manifesto est rapidement présenté, presque expédié, puis rattaché à la Nouvelle Réaction comme s'il s'agissait d'une évidence. Pourtant, cette filiation mériterait d'être démontrée. Miranda l'affirme davantage qu'il ne l'explique, et le lecteur reste finalement sur sa faim. On sent une volonté d'aller vite, de refermer des dossiers qui auraient pourtant mérité plusieurs pages supplémentaires. Les concepts comme les auteurs perdent ainsi, au fil des chapitres, toute leur épaisseur.
Cette impression se confirme dans le dernier chapitre, « Et maintenant ? ». Les pistes y sont nombreuses, mais rarement approfondies. La participation de Marion Maréchal à une conférence est évoquée, tout comme l'influence supposée de Santiago Caputo auprès de Javier Milei en Argentine, mais ces exemples ne dépassent guère le stade de la mention. Ils auraient mérité un développement qu'un simple article de presse aurait parfois offert.
Il en va de même de l'intuition, pourtant stimulante, concernant la vague illibérale. Quelques lignes lui sont consacrées, mais le lecteur n'en sait finalement guère plus une fois le chapitre refermé. C'est d'autant plus frustrant que cette piste aurait pu permettre de replacer les Lumières sombres dans un phénomène politique plus vaste, dépassant largement le seul cadre américain.
Enfin, le traitement réservé à l'entretien accordé par Curtis Yarvin à la revue Éléments illustre une faiblesse récurrente de l'ouvrage : la tentation du rapprochement rapide. La simple mention de cette interview semblerait vouloir suffire à suggérer une proximité intellectuelle avec la Nouvelle Droite française, alors qu'une telle filiation est loin d'aller de soi. Elle est même hautement contestable. Les doctrines politiques qui nourrissent les penseurs de la Nouvelle Droite ne sont pas réductibles à cette seule référence, pas plus qu'elles ne permettent de comprendre, à elles seules, les auteurs des Lumières sombres. Là encore, le lecteur aurait gagné à ce que Miranda prenne le temps d'expliquer plutôt que de suggérer. L’association, de ce cas comme dans d’autres, n’ont rien à faire ici !
On finit par avoir l'impression qu'alors qu'il s'agissait de donner matière à penser, le livre s'achève sur un bref résumé, « Notre grammaire politique », qui n'apporte rien de spécifique, si ce n'est la démonstration, peut-être involontaire, que Miranda éprouve le besoin de justifier en quelques mots ce qu'il a retenu de son exploration intellectuelle.
C'est regrettable, car il avait sous les yeux des textes d'une densité remarquable. Des critiques de la démocratie qui auraient pu le conduire à The Technological Republic d'Alexander Karp, lequel expose la nécessité de réorienter les énergies perdues dans le marché de la Silicon Valley vers l'intérêt national et le hard power des États-Unis. Des textes comme ceux de David Graeber, qui tente d'expliquer la crise de la réorientation des ressources et des objectifs de la recherche (Of Flying Cars and the Declining Rate of Profit, 2012), permettent également de saisir la critique et la réaction, qu'elles soient nouvelles ou non. En réalité, tenter d'expliquer une pensée politique en faisant fi de son contexte revient à profondément se méprendre.
Et c'est d'autant plus dommage que Miranda explique assez justement un point qui m'avait échappé et que j'utilise désormais pour juger les choses : une pensée politique se compose de quatre éléments. D'abord, un contenu. Ensuite, un contexte. Puis un aspect substantiel et un aspect positionnel. Cela semble élémentaire, mais c'est précisément ce qu'il manque à l'opération proposée par ce livre sur les « Lumières sombres » : restituer le contexte intellectuel dans lequel cette pensée prend forme.
Car les Lumières sombres ne surgissent pas du néant. Elles s'inscrivent dans un climat de déclinisme américain, dans une critique plus générale de l'épuisement des institutions, de la stagnation technologique et de la perte de capacité stratégique des États-Unis. Ce contexte n'explique pas à lui seul l'émergence de cette pensée, mais il permet d'en comprendre les ressorts. Graeber, comme Karp, chacun à leur manière, éclairent cette toile de fond indispensable pour saisir les critiques formulées par Nick Land ou Curtis Yarvin. Sans cette mise en perspective, les Lumières sombres apparaissent comme une simple accumulation de provocations idéologiques, alors qu'elles constituent d'abord une tentative, contestable certes, de répondre à un diagnostic précis sur la crise de la modernité occidentale.
Cela m'amène à une autre réflexion. On sait, depuis ses interventions sur différents plateaux, que Miranda regarde tout cela avec beaucoup d'hostilité. Cela transparaît, alors même que, sous sa plume, il s'efforce de ne pas laisser ses opinions prendre le dessus : le contenu s'efface devant l'impérieuse nécessité de terminer le livre. La fin est précipitée, les pages se tournent sans que l'on soit plus convaincu de la rigueur avec laquelle Miranda traite son sujet. Le doute s'installe ; on lit ses rapprochements entre les différents auteurs sans vraiment s'y arrêter, convaincu que le sujet n'a pas été travaillé avec toute la profondeur qu'il aurait méritée.
En somme, et c'est là toute la réflexion actuelle, des livres d'introduction qui ne vont pas jusqu'au bout ne servent finalement qu'à ergoter superficiellement. C'est trop cher pour que l'on préfère ce type de format aux nombreuses ressources disponibles ici et là, qui permettent de toucher au cœur même d'une pensée politique méritant davantage qu'une simple explication de façade. Prendre une pensée politique au sérieux ne signifie évidemment pas y adhérer. Cela signifie la restituer dans toute sa cohérence avant de la critiquer. C'est précisément ce que j'attendais de ce livre. Et c'est précisément ce qui, à mes yeux, lui manque encore.
Ajouter un commentaire
Commentaires