Comment l’Islam va transformer la France et l’Europe ? C’est la question que pose l’américain Christopher Caldwell — journaliste et diplômé de Harvard, spécialiste des affaires politiques européennes et éditorialiste au Financial Times — dans un livre détonnant « Une révolution sous nos yeux » aux éditions du Toucan, dans lequel il traite cette immigration sans précédent que connaît actuellement le continent européen. Au-delà de la perception que chaque Belge peut en avoir, Caldwell donne des clés de compréhension essentielles qu’il nous fait découvrir à l’aune de la situation américaine actuelle… Petit aperçu !
L’auteur de ce livre choc le dit sans ambages : il ne fera pas dans la langue de bois et s’en tiendra aux faits qui parlent bien trop souvent d’eux-mêmes. Dans la volée, il développe une première réflexion qui constituera son fil rouge : cette tendance à occulter la partie la plus sérieuse de la question migratoire, à savoir tout ce qui relève du non économique. En effet, si l’on s’en tient à l’Europe comme civilisation, la dimension culturelle et religieuse de l’immigration relève souvent des non-dits majeurs, le multiculturalisme étant a priori un outil de gestion des flux migratoires suffisamment performant pour ne considérer qu’à la marge ses effets collatéraux. Il est évident que pour les économistes qui réduisent tout au marché les conséquences d’une population immigrée porteuse de valeurs concurrentes ne relèvent que de considérations sans intérêt : l’insécurité culturelle et le sentiment de dépossession ne se calculent pas dans le PIB !
Qu’il est étonnant d’entendre les prétendus experts nous relativiser la transformation globale du continent en arguant – pour contrepartie — deux points de croissance par ci, trois points de rajeunissement de la population par là. Qu’on se le dise : ces effets économiques sont anecdotiques si l’on prend le courage de regarder la situation dans toute sa complexité. Ces retombées sont conjoncturelles, de court terme et ne figurent que temporairement dans les statistiques. Or, la transformation culturelle d’un continent, elle, constitue un fait majeur dans l’histoire d’une nation ou d’un continent. Pire : on joue avec le feu en juxtaposant des communautés ethniques, culturelles et religieuses, sans comprendre qu’en cas de paupérisation massive d’une partie de la population, les revendications religieuses prendront le pas sur les revendications sociales, redéployant sous nos yeux la guerre de tous contre tous, que l’État moderne – neutre — pensait avoir éradiqué au 18e siècle après les guerres de religion. A l’abandon de l’intégration a succédé l’affirmation des origines du pays de provenance, tous uni par des principes politiques flous. Un peu léger comme projet de civilisation… surtout si le seul avantage ne peut se figurer que dans les tableaux Excel…
Caldwell revient sur l’unicité de l’Islam dans nos contrées. On s’entend souvent dire que les immigrés partageant la religion islamique en Europe ne forment pas un bloc monolithique, s’ensuit une petite leçon offerte gracieusement par les experts sur la politique moyen-orientale, démontrant de manière indémontrable la situation ultra-conflictuelle entrent les musulmans. Conclusion : « Cher ami, l’Islam n’est pas une identité suffisamment forte parmi les immigrés pour constituer une identité concurrente, un peu de géopolitique permet de le comprendre aisément», voilà le fin mot de l’histoire ! Circulez, y’a rien à voir ! Le Turc déteste le Marocain, qui lui-même se moque sans réserve de l’Algérien ? Affaire classée, affaire suivante! Sauf que, et c’est là que la vision américaine de Caldwell est fondamentale pour prendre pleinement conscience de la situation : avant les années 70, aux États-Unis, l’identité hispanique étant un référent totalement abstrait. Elle servait uniquement à classifier la population. Pas de point commun entre un Cubain ayant fui le système castriste et un Mexicain, juste une seule catégorie pour classer tout c’beau monde. Du pur pratico-pratique, c’est peu dire! Pourtant, dès les années 70, avec l’arrivée massive d’immigrants (dû à la suspension des quotas dès 65 avec l’Immigration Act) cette identité administrative s’est transformée en identité réelle. Télévision, milieux associatifs, catholicisme, langue espagnole ont été des facteurs de cohésion, forgeant un sentiment communautaire partagé. Partant d’une multitude d’individus aux origines diverses, on est arrivé à constituer une véritable conscience communautaire hispanique, à même d’être suffisamment unie pour défendre, entre autres, le bilinguisme dans les écoles face à l’anglais. C’est là un processus fondamental à l’heure où l’on relativise la capacité pour la communauté musulmane à faire preuve d’unité dans ses revendications communautaires.
Caldwell regarde les choses avec sang-froid de l’autre côté de l’Atlantique, et s’étonne de la réaction tardive des peuples européens — à défaut d’être fait par ses élites qui ont, selon lui, fait sécession de manière inquiétante — face à cette mort programmée d’une civilisation à bout de souffle, dévalorisée, dépréciée, relativisée, abandonnée. Une dénatalité galopante couplée à un flux migratoire en constante augmentation interdit de ne pas se poser la question de toute urgence ! L’objectif : penser un projet de société en évacuant le facteur immigration comme constitutif des outils nécessaires à la mise en place d’une bonne politique. Il faut sortir des schémas traditionnels qui confèrent à l’immigration ce rôle de variable d’ajustement, démographique et économique. Sous couvert de générosité, le migrant n’a pas à être utilisé pour faire baisser les salaires, et à rendre certains boulots ingrats infaisables par nos concitoyens faute d’être valorisé économiquement. Qu’il est facile de faire tenir le balais à un sans-papier … on s’épargne la peine de penser à la décence de la rémunération du travail en question.
Quelques points de croissance (qu’il faudrait encore prouver !), insécurité culturelle croissante (couramment prouvée cette fois!), juxtaposition de peuples non intégrés, religion importée remplissant les vides spirituels laissés au cœur d’une Europe désorientée, tensions latentes entre communautés… nous voilà face à un tableau dépeint assez justement par Caldwell, tableau d’une Europe en proie à un repeuplement par le bas et à une dépossession de son pouvoir souverain, par le haut. L’auteur de ces lignes, originaire du Liban, pays ayant connu l’implosion en un claquement de doigts, à l’intime conviction qu’il est périlleux de faire coexister des communautés religieuses l’une à côté de l’autre, sans les intégrer à une nation qui dépasse tout. L’histoire du Liban est ainsi faite, on ne reviendra pas là-dessus. Il n’empêche que ce modèle similaire imposé à l’Europe chrétienne — subies à la fois par un peuple autochtone n’ayant rien demandé et par une population immigrée déracinée — ne peut malheureusement que rappeler les heures les plus sombres de l’histoire tragique du pays du Cèdre…
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