C’est le titre d’un ouvrage écrit en 2004 par Thomas Frank, journaliste et essayiste américain originaire du Kansas, un État du Midwest. Petit livre au titre provocateur, l’auteur y explique brillamment la conquête des classes populaires par l’aile conservatrice du Parti républicain, au détriment d’un Parti démocrate décrit comme la quintessence de la « bobo attitude » ! Un travail accompli à une époque où l’on ne soupçonnait pas qu’un Trump puisse être si proche de présider la première puissance mondiale. Une relecture du trop méconnu ouvrage de Thomas Franck s’impose donc pour tenter de comprendre la situation actuelle à l’aune de ce grand revirement politique.
Tout débute autour des années 70, où l’on observe les groupes antiavortement se mobiliser pour contester le fameux Roe vs Wade (1973), décision de la Cour suprême faisant de l’interruption de grossesse un droit constitutionnel. Le Parti républicain voit affluer dans ses rangs un nombre conséquent de militants d’un type nouveau. Intraitable sur les questions de mœurs, fustigeant les libéraux (la gauche américaine), surtout critique à l’égard de l’enseignement public, mais aussi de l’administration au sens large, maudissant un establishment d’experts autoproclamés et de surdiplômés prétentieux, c’est au contraire la voix des vraies gens - ceux du quotidien s’entend - que ces nouveaux arrivants vont avoir à cœur de défendre et d’incarner. Des hommes et des femmes originaires de tous les horizons, ce compris des classes les plus populaires anciennement démocrate, vont affluer dans un parti dominé par des modérés. Parallèlement à ces prises de position tranchées, l’aile la plus conservatrice ne fera pas preuve de plus de tempérance en ce qui concerne son projet économique : dérégulations, fin des aides familiales, détricotage du système social américain devenu coupable de tous les maux de la terre ! C’est donc à partir d’une revendication purement sociétale que la mouvance conservatrice va prospérer, et porter bien haut les couleurs de la Tradition et du Marché. Toute une synthèse !
Tambour battant, l’ultraconservatisme va gagner la bataille des idées en menant une guerre culturelle, et ce, sans donner aucun répit pour ses adversaires. Un discours qui convaincra les classes populaires américaines, attachées aux valeurs de travail et incarnant l’archétype de l’Américain moyen, lui-même assumant au jour le jour la réalité du quotidien. Dès lors, c’est plus que massivement que cet électorat d’oubliés se tournera vers le Parti républicain, boutant démocratiquement les démocrates de contés considérées comme acquises à leur cause depuis la nuit des temps. Historiquement – rappelle Thomas Franck non sans subtilité– le Parti républicain était le parti des riches au moment même où le Parti démocrate recueillait les suffrages des électeurs des classes les plus populaires. Une ligne de fracture tombée en désuétude, donc !
L’auteur – lui-même acquis aux idées démocrates – questionne ce retournement. En effet, il fait le constat que la ligne économique de la doctrine conservatrice prône une liberté totale du marché. Fidèles à ces préceptes, les nouveaux élus conservateurs s’attelleront à promouvoir des lois allant en ce sens. L’une d’entre elle, appelée Freedom to Farm (1996) organisera la mort des petits exploitants agricoles. Une décision d’autant plus contestable si l’on s’en tient à la description élogieuse du petit fermier américain - ancré dans une terre et dans une histoire - faite par ces mêmes conservateurs. Comment peut-on faire les louanges d’un homme dont on provoque les conditions objectives de sa ruine ?
En libérant la parole du peuple, cette aile conservatrice du Parti républicain a très clairement produit ce qu’elle voulait. Le politiquement correct est plus que jamais mis sur le banc des accusés. Mais ces notables républicains viennent d’être balayés par un outsider que personne n’attendait : Donald Trump. Pétri d’un discours anti-élite, il fustige également – et c’est la nouveauté ! - Wall Street, le libre-échange et le tout au marché. Et c’est là que l’ouvrage de Thomas Franck est essentiel pour comprendre le phénomène : il avait bien vu la contradiction terrible qu’était celle de l’aile conservatrice : intransigeante à l’égard des élites culturelles du pays, radicale dans les combats de sociétés… mais ouvertement favorable à une dérégulation aujourd’hui contestée par ce même peuple qui en subit les effets de plein fouet. La manœuvre arrive à bout de souffle, et c’est toute une stratégie qui s’écroule, empêtrée dans ses contradictions.
La Grande Réaction – nous dit Franck - c’était l’alliance des notables républicains et des classes populaires en vue d’une prise de pouvoir de l’aile conservatrice. On peut affirmer que le Grand Chamboulement que connaît aujourd’hui l’Amérique, c’est un homme qui s’adresse directement aux classes populaires blanches en faisant fi des notables, eux-mêmes balayés par une vague de mécontentement. Ce n’est pas rien ! Il fut un temps où le discours ultraconservateur sur le plan des mœurs se mariait bien avec une volonté de déstructurer l’État au profit du Marché. Mais ce temps est révolu. Les classes populaires acquises aux idées républicaines démontrent leur mécontentement en portant Trump là où il est aujourd’hui. Ses discours fustigeant le politically correct se mêlent à une critique sociale virulente. Les inégalités grandissantes, l’appauvrissement des classes les plus précaires et la marginalisation économique de plus en plus de petites villes coupées de la mondialisation suffisent à illustrer la frustration terrible que ressentent bon nombre de citoyens américains.
C’est tant la contestation culturelle que sociale que Trump incarne aujourd’hui devant un peuple en colère. Pour nous, Européens, c’est un appel à une recomposition politique profonde, qui devrait pouvoir permettre de voir émerger un projet politique cohérent – à même de constituer une alternative réelle !
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