Avez-vous déjà entendu parler du Blue Labour ? Derrière ce nom « so british » se cache un courant social-démocrate à tendance conservatrice au sein même du parti travailliste britannique.
Il critique la dérive du Labour, tombé dans un progressisme déconnecté de tout, qu’il s’agisse de son gauchisme version antisémite à la Corbyn, ou du blairisme bon ton qui a ruiné la confiance de sa base populaire. La doctrine du Blue Labour serait actuellement incarnée par Keir Starmer, dont l’un de ses proches, Lord Maurice Glasman, le pourvoyeur de sa matrice intellectuelle, était le seul présent à l’investiture de Trump (tout de même !). Ce dernier prône un retour aux ancrages locaux et prétend vouloir lutter contre l’immigration pour sauver le système social.
On aurait pu penser qu’une fois au pouvoir, la gauche tendance Blue Labour aurait suivi l’exemple danois et pris des mesures fermes contre l’immigration massive qui transforme le pays — une demande centrale des Brexiters, soit dit en passant. Dans un monde parallèle, le Labour britannique aurait pu s’illustrer par sa fermeté, relancer une hégémonie travailliste et social-démocrate, et faire cauchemarder les Magnette, Elio Di Rupo, François Hollande et autres socialistoïdes dépassés par les effets délétères de leur propre bilan.
Or, cette orientation « plus conservatrice » n’empêche visiblement pas la déroute politique du gouvernement actuel, complètement dépassé par l’émergence de Reform UK, le parti de Nigel Farage, l’homme du Brexit. La victoire de Farage a fait grand bruit : il a été élu député de Clacton (Essex) en juillet 2024, après avoir repris la tête de son parti qu’il avait temporairement quitté. Reform UK a raflé quatre sièges à la Chambre des communes, un événement inédit dans un pays marqué par le bipartisme séculaire entre travaillistes et conservateurs (exception faite des quelques particularités régionales). La charge ne s’arrête pas là, puisque lors des élections locales, les membres du parti, portant désormais fièrement un maillot turquoise sur lequel le numéro 10 du capitaine est associé à Farage himself, entraient massivement dans les conseils communaux pour y faire entendre une autre voix ! Ce qui frappe, c’est que le système électoral britannique du winner takes all est pourtant loin de favoriser l’arrivée d’un concurrent sérieux face aux deux grands partis traditionnels. Pourtant, l’exaspération populaire est telle que Reform UK a percé, balayant le vieux discours rassurant des élites. Les récents sondages le donnent désormais en tête, un exploit absolu pour qui connaît un little bit les us et coutumes politiques de l’autre côté de la Manche.
Quand la gauche fait croire qu’elle veut lutter contre l’immigration, plus personne ne la croit, et quand elle réussit malgré tout presque à convaincre l’électeur le temps d’une campagne, elle déçoit à une vitesse folle. Elle parle de l’immigration sous l’angle économique, sans comprendre que les Européens refusent l’immigration – aussi – pour des raisons culturelles. C’est en cela qu’elle manque de crédibilité : elle réinstaure une sorte de vieux discours digne de Georges Marchais, alors patron du Parti communiste français. Le disque est rayé, il n’est plus en lien avec le réel tel que nous le vivons aujourd’hui. Ce temps est révolu : la gauche « conservatrice » a laissé nos quartiers se transformer, donc les peuples abandonnés n’ont que faire de ses prises de conscience qui interviennent trop tard.
Il faut être lucide : la vision du Blue Labour n’est pas exportable telle quelle, contrairement à ce que peuvent penser tous les Keir Starmer de la terre, en tentant de prendre exemple sur l’excellente Mette Frederiksen au Danemark, dont la popularité ne faiblit qu’à la marge. Pourquoi ? Parce que le contexte culturel danois n’a rien à voir avec celui du Royaume-Uni, de la France, de l’Italie ou de la Belgique. Se promener à Copenhague, même derrière la gare, ce n’est pas la même chose que de traverser certains quartiers de Londres, Bruxelles, Naples ou Marseille. Le discours d’une gauche anti-immigration sonne faux, tant il pue la récupération politique à plein nez. Elle apparaît comme une ultime tentative consistant à faire semblant de se racheter intellectuellement pour tenter de sauver les meubles face aux désastres électoraux qui se succèdent. Croire que les sociaux-démocrates peuvent lutter contre l’immigration après l’avoir encouragée au point de transformer leur pays est une illusion. Ils peuvent bien faire tous les aggiornamentos qu’ils veulent : c’est un immense mea culpa qu’ils devraient exprimer, après quoi on leur demanderait de se taire un moment !
Non, la gauche ne peut plus convaincre personne qu’elle veut sérieusement lutter contre l’immigration. Le BSW allemand, un parti de gauche anti-immigration, issu de l’extrême-gauche ( ben voyons !) est d’ailleurs lui aussi resté sous le seuil électoral lors des dernières législatives en Allemagne, laissant ce créneau à l’AfD, qui ne cesse d’ailleurs de progresser malgré toutes les tentatives de déstabilisation. Le Blue Labour, lui aussi, à la blues, prend l’eau, comme tous ceux qui, tels des cabris, répètent qu’ils veulent fermer les frontières alors que tout le monde se souvient que ce sont eux qui les ont ouvertes.
C’est le destin tragique de ces politiciens qui prennent les électeurs pour des cons : ils admettent, à demi-mot, s’être trompés toute leur vie et finissent expulsés de l’exercice du pouvoir après avoir donné raison à ceux qu’ils combattaient.
Bien fait pour eux !
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