BBB, NSC, PVV, FvD… Des acronymes qui partent dans tous les sens et qui correspondent pour chacun d’entre eux à un parti représenté aux Pays-Bas. Fort de son seuil électoral fixé à 1 %, le paysage politique de nos voisins a de quoi donner le tournis aux journalistes un peu novices qui tentaient d’y comprendre quelque chose lors de l’annonce des premiers résultats de l’élection législative anticipée, le mercredi 29 octobre dernier.
Tous les projecteurs étaient braqués vers Amsterdam : que ce soit pour reconnaître l’erreur magistrale de l’homme à la coupe peroxydée Geert Wilders qui débrancha la prise du précédent gouvernement auquel il participait, ou pour se réjouir de la victoire des centristes du D66, tout le monde y est allé de son propre commentaire ! Pourtant, contrairement à ce qu’on entend partout, la vague populiste néerlandaise n’a pas reflué, mais s’est simplement déplacée vers d’autres offres. Admettons qu’il n’est pas toujours facile d’y voir clair. Alors que le PVV (Partij voor Vrijheid, que préside Wilders) reculait de onze sièges, perdant sa place d’ultra-gagnant de 2023 (37 zetels à l’époque) pour finir talonné — et même dépassé — par les centristes, il fallait regarder ailleurs pour observer le véritable phénomène des élections.
Fort de ses 7 sièges nouvellement acquis, on a assisté à un véritable revival au sein de la droite néerlandaise : Thierry Baudet, fondateur du Forum voor Democratie (FvD), is back (ou is terug, natuurlijk !). Intellectuel brillant et orateur de haut vol, Baudet s’était d’abord imposé comme un penseur souverainiste, notamment grâce à son essai remarqué Oikofobie, consacré à la défense des frontières, de l’identité nationale et de la civilisation occidentale. Un pavé que j’avais lu in het Frans à l’époque, et qui m’avait laissé une plutôt bonne impression. Loin de l’image du populiste enragé à l’image d’un Wilders parfois outrancier, son style intello avait tout pour plaire. Son parti avait créé la surprise en 2019 en remportant les élections provinciales et sénatoriales, devenant alors la première force politique du pays.
Mais comme dans cet autre platteland, la montagne russe politique reste une constante : au fil des années, Baudet s’est radicalisé, multipliant les prises de position controversées, notamment sur le Covid-19, embrassant des sujets sur lesquels il n’était pas spécialement attendu. Ces dérives lui ont valu une violente fracture interne au sein de sa formation, des départs en série et une chute spectaculaire dans les sondages. Celui qui incarnait un temps l’espoir d’une droite intellectuelle et structurée a fini par se marginaliser aux confins du spectre politique, laissant un espace vacant que des figures plus modérées peuvent désormais occuper.
C’est le cas de JA21, justement, qui lui aussi gagne du terrain ! « Pour ceux pour qui la VVD est trop à gauche, la PVV trop à droite et le FvD trop idiot » : c’est ainsi que Joost Eerdmans résume la philosophie de sa formation politique, le parti qu’il a fondé toute fin 2020 (ça a été arrondi à 21 pour le nom !) avec Annabel Nanninga suite à une scission d’avec Baudet. JA, c’est d’ailleurs les acronymes de Joost et Annabel… fallait y penser ! D’abord vu comme une simple tentative de regrouper les sécessionnistes du Forum sous un même étendard, le vent a fini par tourner du bon côté.
Positionné sur une droite, selon ses mots, “raisonnable” et “respectable”, JA21 attire les électeurs conservateurs déçus par les excès des autres formations. Ancien membre de la Lijst Pim Fortuyn et du Forum voor Democratie, Eerdmans revendique un discours ferme sur la migration et la sécurité, tout en évitant de frapper aussi fort que l’homme à la crinière peroxydée. En pleine ascension dans les sondages, sa formation se présente aujourd’hui comme l’alternative aux outrances de Wilders — dont le décrochage du pouvoir a sans doute facilité la campagne de ce petit parti. À noter : JA21 siège au Parlement européen dans le groupe des Réformistes et Conservateurs européens (ECR), aux côtés du PiS polonais et de Marion Maréchal. Ça n’empêche pas, dans certains articles de NOS (équivalent de la VRT ou de la RTBF), de projeter une coalition avec les conservateurs du JA21.
Pour comprendre l’ADN de Joost Eerdmans et de son parti, il faut remonter à l’héritage de Pim Fortuyn, figure charismatique et provocatrice de la droite néerlandaise du début des années 2000. Ancien professeur de sociologie, homosexuel et farouche critique de l’islam, Fortuyn dénonçait « l’islamisation de la société » et le conformisme du politiquement correct. Son assassinat en 2002, quelques jours avant les élections, a bouleversé le pays et durablement marqué la vie politique néerlandaise.
Toutes ces nuances de droite sont bien là. Divisées, mais bien là ! Alors oui, Geert Wilders accuse une défaite. Mais pour qui suivait un tant soit peu la politique néerlandaise, il faut le dire : la question migratoire a réellement agité la campagne. La victoire du D66 ressemble donc davantage à une victoire à la Pyrrhus qu’à un vrai renversement idéologique.
D’un scrutin à l’autre, les partis surgissent, grimpent, et retombent aussitôt. Dans ce manège démocratique, chaque “nouveau visage” est vu comme le messie capable de réconcilier les électeurs avec une politique qu’ils n’ont pourtant jamais cessé de contester. Qui parle encore de Peter Omzig, chef d’un parti passé de 20 députés à 0 le temps de deux élections ? En réalité, la seule constante, c’est la pérennité d’un camp politique de droite nationale anti-immigration fort, qui a tenu malgré l’erreur de Wilders de quitter précipitamment le précédent gouvernement. Les électeurs n’ont pas changé d’idée : ils ont choisi un autre cheval pour faire passer un message très clair, celui de la nécessité d’un stop migratoire immédiat.
Alors, aux rédactions trop pressées de sabrer le champagne : ne vous réjouissez pas trop rapidement !
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