Pays-Bas: la guerre des droites fait rage!

Publié le 7 avril 2026 à 13:33

Les experts autoproclamés de la mal nommée « extrême droite » sont souvent paresseux. Ils parlent de leur sujet d’étude comme des militants, évacuant les nuances qu’imposerait un travail rigoureux. Ce qui échappe à leurs radars, c’est la fragmentation des droites et les effets politiques de cette dispersion. Ce qui se joue aujourd’hui aux Pays-Bas, quelques mois après les dernières élections législatives, est pourtant particulièrement éclairant pour qui veut analyser sérieusement les recompositions en cours.

À droite du VVD, le grand parti de centre-droit longtemps dirigé par Mark Rutte, désormais à l’OTAN, une myriade de formations tentent de se tailler une part du gâteau. Contrairement à l’idée reçue, le PVV de Geert Wilders n’y occupe plus l’espace seul. Forum voor Democratie (FvD), pourtant donné pour mort il y a encore quelques années, connaît une mue politiquement intéressante. Après avoir manqué de peu la disparition totale malgré son succès aux élections provinciales de 2019, le parti est remonté à sept sièges lors des dernières législatives, emmené par la jeune Lidewij de Vos, alors âgée de 28 ans. Elle incarne incontestablement un certain renouveau dans le paysage politique néerlandais.

Le parti dont elle est l’étoile montante occupe une place plutôt atypique : plus marginal, plus instable, mais surtout plus ouvertement anti-système. Là où d’autres droites acceptent le cadre institutionnel pour tenter de l’infléchir, le FvD conteste les fondements mêmes du consensus occidental qui est en place aujourd’hui, et dont Giorgia Meloni est la figure de proue la plus marquante. Le parti néerlandais plaide explicitement pour une sortie des Pays-Bas de l’Union européenne (le fameux Nexit), organisme supranational jugé hautement antidémocratique et irréformable, s’oppose à l’euro et dénonce la perte de souveraineté nationale au profit de Bruxelles. Sur le plan géopolitique, le parti adopte une ligne non alignée, critique de l’OTAN, perçue comme un instrument de la politique américaine, et refuse l’automatisme atlantiste derrière lequel se sont rangés, plus ou moins explicitement, de nombreux partis patriotes en Europe. Cette posture s’est traduite par une opposition constante aux sanctions contre la Russie et au soutien militaire à l’Ukraine. Le terreau était là, en atteste le NON au référendum sur l’accord d’association entre Kiev et l’UE.

Cette logique de rupture s’est également exprimée lors de la crise sanitaire. Le FvD a été le parti le plus frontalement opposé aux politiques Covid aux Pays-Bas : confinements, pass sanitaires et pressions vaccinales ont été dénoncés comme des atteintes graves aux libertés publiques. On se rappelle des manifestations où le FvD a joué un rôle essentiel. Le parti a remis en cause le rôle des experts, des institutions scientifiques et des médias, qu’il accusait frontalement de former un bloc coupé du peuple. Pourtant, malgré tout le bruit, la marginalisation du FvD s’est fait largement sentir.

Cette orientation est indissociable de la figure de son fondateur, Thierry Baudet. Docteur en droit, essayiste et intellectuel avant son entrée en politique, Baudet s’est fait connaître par ses critiques de l’Union européenne, du multiculturalisme et de la gouvernance technocratique. Son style provocateur et son choix assumé pour la polémique lui ont apporté une visibilité considérable, mais aussi de nombreuses controverses. Sous sa direction, le FvD a connu une ascension franchement fulgurante, puis des crises internes et des scissions. Baudet a été à la fois le meilleur atout du parti et sa plus grande faiblesse.

La crise interne qui a failli emporter Thierry Baudet en 2020 trouve son origine dans la révélation de propos antisémites et extrémistes échangés au sein de cercles liés à la jeunesse du Forum voor Democratie. On en les reproduira pas ici, tant ceux-ci sont ignobles. Si ces messages ne provenaient pas directement de Baudet lui-même, celui-ci a été accusé d’en avoir minimisé la gravité et d’avoir tardé à réagir, déclenchant une tentative d’éviction interne sous forte pression médiatique. En l’espace de quelques jours, tout a vacillé. L’épisode a conduit à la dissolution de la branche jeunesse, au départ de plusieurs cadres et à la scission qui donnera naissance à JA21 dont on reparlera plus loin. Dans le même temps, les deux eurodéputés du FvD,  Jan Eppink et Rob Roos, ont quitté le parti, dénonçant une radicalisation et une perte de crédibilité totale pour le parti. Malgré cela, Thierry Baudet s’est maintenu mais l’image de son parti, elle, a pris un sacré coup.

La mise en avant de Lidewij de Vos est sans aucun doute l’atout que personne n’avait prévu, d’autant que l’hyperpersonnalisation du parti autour de la figure de Baudet laissait peu de place à des pronostics sur un choix aussi déroutant qu’intéressant. C’est sans doute la preuve d’une maturité politique plus importante que ceux qui le pensaient jusqu’au-boutiste n’ont pas vu venir. Plus jeune, moins clivante dans le style, elle incarne une forme de normalisation sans pour autant renier le contenu du programme de sa formation politique. Son profil contribue à rendre le FvD plus lisible et plus présentable pour une partie de l’électorat, tout en conservant une ligne de fond profondément antisystème. Baudet reste le numéro deux, mais la communication du parti sur les réseaux illustre à la perfection ce changement de stratégie. Son visage est d’ailleurs le premier que l’on voit lorsqu’on se promène sur les différentes pages gérées par le FvD.

Ce renouveau s’accompagne d’une campagne intéressante. En effet, le FvD mène actuellement une campagne active sur les réseaux sociaux pour augmenter son nombre de membres, calquée sur la méthode de Reform UK. À coups de publications intensives et de graphiques volontairement optimistes, le parti cherche à créer un effet d’entraînement et s’est fixé l’objectif symbolique d’atteindre 70 000 membres d’ici au 1er janvier 2026. On n’y est pas (à l’heure où ces lignes sont écrites, il en manquerait encore près de 4 000). Mais qu’importe : la dynamique est là, car au-delà du chiffre, cette campagne vise à démontrer que la formation est en pleine croissance.

À l’opposé de cette logique de rupture, toujours à droite, JA21 incarne la voie de la notabilisation et de l’intégration dans le jeu politique du pays. Issu d’une scission du FvD, justement, le parti s’est construit en réaction aux excès et à l’instabilité de la période Baudet. Plus ferme que le VVD sur certaines questions migratoires ou sécuritaires, il accepte néanmoins pleinement les cadres existants : Union européenne, OTAN et logique de coalition avec des partenaires plus « traditionnels ». En jouant cette carte, la presse néerlandaise fait actuellement état de négociations pour former le prochain gouvernement où JA21 ferait partie de l’aventure. Un scénario plus ou moins plausible, sachant que le VVD pousse pour leur participation, éjectant ainsi l’option d’un retour aux affaires des socialistes (GroenLinks).

Aux Pays-Bas, donc, à côté du grand parti anti-immigration de Geert Wilders, deux partis jouent deux partitions aux antipodes l’une de l’autre. Tellement aux antipodes qu’imaginer, à l’avenir, une grande coalition avec tout ce beau monde semble impossible. C’est cela que les commentateurs ne comprennent pas : en réalité, la grande fracture ne se joue peut-être pas entre la droite de la droite et le reste de l’échiquier politique néerlandais. La ligne de démarcation se trouve au sein même de cette grande famille politique en instance de divorce. Avec pour conséquence l’élargissement de la droite vers des partis comme JA21 et le PVV, et l’exclusion d’une formation comme le FvD. Geert Wilders s’est tiré une balle dans le pied, reculant temporairement du pouvoir après avoir gouverné sous la précédente législature, mais cela servira sans doute de leçon pour la suite.

À défaut de faire sauter le soi-disant cordon sanitaire, donc, certains enjambent la corde. Et d’autres prévoient de jouer la carte de la rupture radicale : c’est ce qu’assume de faire Forum voor Democratie. À voir si cette stratégie sera payante !

 

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