Ah, la Grèce ! À bien y repenser, cette civilisation millénaire qui constitue le socle de notre identité est aujourd’hui assez méconnue, la faute à un enseignement qui, sous la pression et les directives des pédagogistes en chef, a décidé d’évacuer de nos classes des pans entiers de notre patrimoine civilisationnel au profit de compétences absconses et de référentiels aussi illisibles qu’inutiles.
Bref, la Grèce, disions-nous. Lorsqu’il est question de théories insuffisantes et de manquements intellectuels, l’analyse que l’on peut faire de sa situation politique actuelle souffre en réalité des mêmes défauts : des idées vagues, des concepts creux et surtout, des mots qui s’essoufflent bien vite sitôt dits, faute de pouvoir leur donner un minimum de contenance. Pire : ce qui constitue un peu notre marotte, l’analyse des droites en Europe, se trouve particulièrement mal outillé pour comprendre ce qui se passe dans ce pays fascinant !
En effet, face à la recomposition improbable de la droite nationale hellénique, force est de constater que nous ne disposons, là encore, d’aucune typologie un tant soit peu stabilisée permettant d’analyser finement la situation. Cela vaut pour la Grèce, mais ce triste constat peut finalement se faire pour les autres pays européens. Pour parler de la droite de la droite, les politologues de salon, qui n’ont jamais vu de fascistes qu’en photo et de droitards que sur Twitter (X, pardon !), se contentent bien souvent de termes remplis de confusions comme la mal nommée « extrême droite ». Erreur absolue, évidemment, puisque dans le cas présent la véritable extrême droite, celle qui relève historiquement du néofascisme organisé et violent, a quasiment disparu des radars. Le concept scientifique s’est alors confondu avec l’anathème politique. En matière d’analyse, on a connu mieux.
Quand tout s’effondre, le pire peut arriver.
Ce qui rend la Grèce si intéressante, ce n’est pas qu’elle constituerait un cas à part, mais qu’elle a simplement vécu une transformation politique majeure avant les autres. Qui se souvient de l’effondrement des partis historiques et de la disparition des grandes familles politiques structurantes il y a plus de quinze ans ? Tout y partait à vau-l’eau au pays de Platon et d’Aristote.
La montée fulgurante du parti eurosceptique de gauche SYRIZA, l’effondrement du PASOK (la gauche traditionnelle grecque) et la déroute de la droite classique donnaient alors des sueurs froides à l’ensemble du continent, et surtout à la Commission de Bruxelles, qui voyait de ses bureaux climatisés la montée en température d’une nation qui refusait de se soumettre aux diktats de la Troïka, avant de finir par rendre les armes, asphyxiée économiquement et politiquement. Quelle époque, quand même ! C’est dans ce contexte de chamboulement généralisé qu’apparurent les fous furieux d’Aube Dorée, avec leurs symboles étrangement inspirés de l’histoire tragique allemande. D’Homère à Hitler, disons-le franchement : la destination finale sentait le souffre. L’arrivée sur les bancs de l’Assemblée de ces crânes rasés assumant sans détour leurs sympathies bien glauques incarnait parfaitement ce que Gramsci décrivait comme ces « monstres » surgissant lorsque l’ancien monde meurt sans que le nouveau soit encore né.
La contestation la plus radicale prit alors les allures d’une marche au pas de l’oie au cœur des marchés athéniens. Mis en déroute sur le plan judiciaire, la condamnation de ses dirigeants en 2020 comme organisation criminelle fut sans appel, et acculé politiquement, le parti fut finalement dissous. On était là face à la véritable extrême droite, celle que les démocraties ont le devoir de combattre sans ambiguïté. Rappelons qu’Aube Dorée avait frôlé, à son apogée, les 10 % aux élections européennes de 2014, un score inédit dans l’histoire politique grecque contemporaine.
ANEL : la parenthèse du souverainisme transversal
Dans le même temps, la Grèce expérimentait ce que beaucoup fantasmaient ailleurs : une alliance durable entre une droite souverainiste, les Grecs indépendants (ANEL), et une gauche radicale, SYRIZA. Né en 2012 sur le rejet de l’austérité, ANEL gouverna en coalition avec SYRIZA entre 2015 et 2019. Ce souverainisme transversal, souvent évoqué en Europe occidentale comme horizon stratégique, a donc bel et bien existé. Il s’agissait en fait de la doctrine de l’union des souverainistes des deux bords, unis contre l’UE antidémocratique. En somme, le logiciel FN-RN de l’époque, avec un Philippot qui regardait davantage vers les eurosceptiques de gauche que vers la droite française classique.
En Grèce, cette alliance, loin de constituer un nouvel horizon politique, s’est vite heurtée à ses propres limites. La rupture sur la question de la Macédoine du Nord a mis fin à la coalition et révélé l’incompatibilité structurelle entre souverainisme social et droite patriote. La disparition rapide d’ANEL du jeu politique signait la fin de cette parenthèse, et avec elle, tout le logiciel « mondialistes contre nationaux » (censé remplacer le clivage droite-gauche), que rares sont ceux qui continuent d’envisager comme un possible. L’appel de Marine Le Pen en 2017, entre les deux tours, à l’attention de la gauche mélenchoniste signait un soubresaut à contretemps, particulièrement irréel compte tenu de la mort annoncée de cette logique inconsistante et absurde. En somme, la situation politique grecque était cantonnée à deux voies de garage : la position racialiste d’Aube Dorée, et le souverainisme pur jus d’ANEL. La marginalisation de ces deux options a redonné un peu d’espoir à ceux qui pensaient qu’on pouvait gouverner à droite, en reléguant les thèses les plus infamantes dans les poubelles de l’histoire. C’est exactement là où nous en sommes aujourd’hui.
Aujourd’hui : une droite nationale fragmentée
La déroute électorale d’Alexis Tsipras en 2019, confirmée en 2023, et le retour au pouvoir de Nouvelle Démocratie, sous la direction de Kyriakos Mitsotakis, ont marqué un rééquilibrage du système politique grec. Après plus d’une décennie de bouleversements, le paysage semble partiellement revenu à des clivages plus classiques : une droite de gouvernement, une gauche institutionnelle recomposée autour du PASOK, et des forces radicales reléguées aux marges. Après quinze années de séisme, la situation politique grecque actuelle ressemble à s’y méprendre à la situation des autres pays européens… d’il y a quinze ans ! Voilà le paradoxe !
Pourtant, ce retour à « la normalité », qui doit rassurer les éditorialistes du Soir et du reste de la médiacratie belge francophone, est sûrement trompeur. À droite de Nouvelle Démocratie, un espace subsiste et se fragmente. Depuis 2023, la droite de la droite connaît un regain électoral impressionnant, alimenté par la déception à l’égard du gouvernement (entre corruption et problèmes migratoires). Les sondages placent aujourd’hui Nouvelle Démocratie autour de 27–28 %, loin des plus de 40 % obtenus lors des élections législatives de 2023. Un score qui ferait pâlir ailleurs, mais qui en Grèce pose l’inévitable question de la coalition. C’est ici que cela devient intéressant puisqu’ailleurs en Europe, le maintien au pouvoir de la droite de gouvernement passe de plus en plus par un accord avec un partenaire situé à sa droite.
Et là-dessus, il y aurait théoriquement l’embarras du choix ! Au Parlement grec, trois formations situées à droite de Nouvelle Démocratie sont représentées : on trouve Solution grecque, formation patriote assez structurée (4,4 % et 16 députés en 2023, autour de 8–10 % dans les sondages aujourd’hui). On a également vu l’émergence de Niki (Victoire en bon français !), parti très conservateur, plus social mais surtout religieux orthodoxe (10 députés mais des sondages qui mettent la formation en mauvaise posture pour la suite). Enfin, on a Les Spartiates, entrés avec 12 députés (4,68 %), mais dont trois ont d’ores et déjà été déchus de leur mandat en 2025 par décision de justice pour tromperie électorale liée à l’influence d’un ancien dirigeant néonazi. Il s’agit de la suite d’Aube Dorée, avec des projections sondagière assez mauvaises également, malgré une entrée fracassante au Parlement il y a deux ans. Fun fact : ces sièges n’ont pas été redistribués… le Parlement grec fonctionne désormais avec 297 députés au lieu de 300. Quand on veut moins de mandataires publics, il suffit visiblement de faire ça !
À cela s’ajoutent des formations non représentées au Parlement national, mais politiquement très actives, comme Voix de la raison, le parti d’Afroditi Latinopoulou, affilié au Patriots for Europe, crédité de 5–6 % dans les sondages et disposant d’un député au Parlement européen. Membre du groupe de Viktor Orbán et de Marine Le Pen au Parlement européen, elle est sans doute la seule à cadrer avec ce qu’on connaît davantage dans nos contrées en termes de droite populiste. Seule femme avec Marine Le Pen (on sait, c’est Jordan le président du RN, mais Marine est encore invitée, toc !) à incarner un parti de cette mouvance, elle se retrouve régulièrement à l’avant sur les photos de la grande famille patriote européenne. Ses interventions musclées dans les médias helléniques laissent penser qu’elle devrait grandir en influence dans les années qui viennent.
Bref, on le voit bien, s’opère en Grèce une lutte entre différentes familles de droite et d’extrême droite (d’un point de vue politologique, les reliquats d’Aube Dorée correspondent à ce concept, nul n’en disconvient !). En réalité, après des errements aux relents inquiétants et des tentatives politiques qui ne sont rien de plus que le fruit de leur temps, la question est de savoir qui prendra le leadership dans ce champ de bataille politique difficilement compréhensible pour nous. Pourtant, comme nous le disions au début, les concepts manquent, les dénominations grossières font florès et les concepts creux rendent tout cela difficilement compréhensible. D’où l’importance d’imaginer des typologies un peu plus rigoureuses que ce que nous offrent les politologues militants et les commentateurs pressés.
En attendant, l’évolution de ce qui se passe en Grèce devrait inévitablement suivre le même chemin que le reste de l’Europe : celui d’une montée d’une force politique en capacité de faire tomber tous les cordons sanitaires tissés autour d’elle. Le moins qu’on puisse dire, c’est que tout cela est passionnant, mais c’est sans doute à l’image de ce petit pays immense par l’influence qu’il a eue sur nous. Tâchons d’être à la hauteur : cela commence par bien nommer les choses, pardi ! Bref, demain Nouvelle Démocratie en coalition avec un ou deux autres partis de droite ? Béatrice Delvaux (rédactrice en chef du Soir pour qui méconnait encore cette BV de chez nous) titrera, entre deux colonels qui expliqueront peut-être sa prose confuse, dans l’un de ses éditos : « Grèce, le retour de la vilaine droite au pouvoir ».
Oui, mais… laquelle ?
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