Souvenirs de trois vies - Etienne Davignon

Publié le 16 avril 2026 à 13:36

Etienne Davignon. En voilà là un nom à côté duquel il semble difficile de passer quand on pense aux trente dernières années de notre Royaume. Cet homme qui nous annonce trois vies dans le titre de son livre a la modestie de ne pas nous en étaler d’autres. Et pour cause : tout ne pourrait pas rentrer dans un seul et même volume.

Que penser de ces 220 pages couchées sur papier avec une élégance dans la plume qu’on ne retrouve que rarement dans les ouvrages biographiques édités par nos maisons d’éditions en Belgique. Il faut admettre que ce genre d’exercice se passe trop souvent des nécessités d’en soigner le style : le lecteur sera pourtant ici positivement surpris par sa qualité.

Nous sommes dès lors dans de bonnes conditions pour nous immerger dans la vie de celui qui dira qu’il aura eu à chaque fois la chance de quitter un métier qu’il aimait pour en prendre un autre qu’il allait aimer ! On ne peut qu’apprécier ! Au fil de cette brique épaisse éditée chez Racine, on ne trouve pas mille sujets traités. De son engagement auprès des institutions européennes à la direction de la Société Générale, Davignon est bien plus qu’un spectateur de son temps. Il comprendra d’ailleurs le long déclin des grands groupes belges qui passeront les uns après les autres sous pavillon étranger à coup de rachats d’actions plus inattendus les uns que les autres. C’est là, selon nous, l’intérêt principal de l’ouvrage. Dès les années 80, c’est la tentative d’OPA de la Société Générale par le groupe de Benedetti qui poussera ce véritable mastodonte dans les bras du français Suez. Davignon relate bien les coulisses d’âpres négociations qui se solderont par un démantèlement qui est à lui seul un symbole : celui d’une époque qui verra l’ensemble des grands groupes belges vendre leurs actions pour constituer un capital financier au profit de groupes européens qui tireront leur épingle du jeu. C’était d’ailleurs cela l’objectif : la libéralisation des marchés à l’échelle européenne pour constituer par le biais des rachats, un certain nombre de géants continentaux. Faire jouer le marché s’avère être plus efficace qu’une négociations entre nations qui n’auraient pas laissés filer leurs industries si facilement. La Belgique ne fera pas le poids dans cette réorganisation économique de grande ampleur, au point de se faire systématiquement absorber au profit des français, allemands et néerlandais. Une transformation de la bourgeoisie industrielle belge qui devra désormais vivre de son capital hérité de ces ventes à l’image du groupe Frère-Bourgeois à qui on aura d’ailleurs longtemps reproché ce largage industriel. Kissinger.

Couve De Murville. Spaak, Martens. Cette galerie de portraits que Davignon nous écrit à la fin de chaque chapitre permet également de nous faire une idée des rapports qu’il entretenait avec de nombreuses personnalités de Belgique ou d’ailleurs. Croisant le chemin de ceux qui marqueront la deuxième moitié du 20 ième siècle, et dont la construction européenne sera le grand chantier en cours qui fera de quelques hommes politiques les véritables initiateurs de ce projet fou dont Davignon sera un acteur privilégié. Un projet fou à deux doigts de tomber à la renverse aujourd’hui ? Comme nous le disions déjà il y a deux semaines après la lecture de la biographie de van Daele, c’est tout un monde qui disparait, et avec lui, un idéal qui ne fait plus battre les cœurs. Un monde qui, remplacé par un autre, nous pousse à faire le bilan de cinquante années qui déboucheront sur la révolte des peuples européens. Plutôt qu’une nostalgie mal placée d’un monde que Davignon nous dépeint avec brio, et qui permet de faire l’économie d’une compréhension fine des temps qui viennent, c’est désormais au tour de cette élite politique d’être questionnée puisqu’elle est responsable du foutoir global que ce plat pays connait aujourd’hui.

Un foutoir qu’on peine à comprendre puisque ses initiateurs pétris de bonnes intentions n’ont pas su voir plus loin. Ces hommes dont on loue trop souvent le génie n’ont pas vus que la réalité de leur pays leur échappait : qu’il s’agisse de la disparition de l’industrie belge hier, - disparition à l’échelle européenne aujourd’hui – ou d’une construction européenne qui s’enfonce chaque jour dans son impuissance. Il est temps de faire un bilan pour repartir de l’avant, avec des solutions qui ne seront pas que de bons et lointains souvenirs.

C’est avec cet état d’esprit partagé entre fascination et scepticisme que ce livre d’Etienne Davignon doit être abordé.

Ni l’un, ni l’autre : les deux.

 

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