Les « Bleus » de la mémoire - Hervé Hasquin

Publié le 16 avril 2026 à 13:36

Hervé Hasquin. C’est là un nom à côté duquel il est difficile de passer quand on pense au libéralisme belge, francophone de surcroît ! Recteur de l’ULB, président de l’Académie Royale et collectionnant quelques jolis mandats sous l’étiquette libérale, ce libre-penseur initié très tôt à la maçonnerie, a vécu plusieurs fois. Il faut dire que cette éminence grise arrive à nous plonger dans sa vie comme s’il s’agissait là d’un roman d’initiation. En lisant ses trois cent quarante-cinq pages d’une traite passionnée, la plume aiguisée immerge le lecteur dans les rouages d’une pensée résolument libre. Hasquin ne nous embête pas avec les lourdeurs et les écueils que l’on retrouve souvent dans ce type d’ouvrage, larguant pêle-mêle les souvenirs d’enfance qui ont trop souvent le défaut d’ennuyer.

Rien de tout cela ici : l’homme nous livre dès les premières pages ce qu’on est venu y chercher. On démarre d’ailleurs au quart de tour avec ses premiers pas en politique comme fédéraliste de gauche. Il faut dire qu’on en serait presque à jalouser le Hennuyer qui fût d’abord socialiste avec Renard avant de tourner casaque et d’embrasser le libéralisme grâce à Périn. Après le cœur, la raison, comme dirait l’adage ? Rien n’est moins sûr que sa rupture avec la gauche est en réalité une mutation naturelle : celle d’un libéral qui sera au cœur du grand recentrage que connaîtra le MR de Louis Michel. Faisant table rase du « tatchérisme » de Gol, Hasquin sera à la manœuvre pour promouvoir un « libéralisme social » qui sera au cœur de la doctrine du PRL devenu réformateur par la suite. Il est peut-être là, le grand intérêt de l’ouvrage : en suivant son parcours intellectuel, on réalise à quel point le progressisme de Hasquin s’accommode mal aux tournants plus droitiers d’un Ducarme père qui fera ses saillies sur les ratés de l’intégration dès 2002. Levé de boucliers dans le camp libéral pour dénoncer ce que d’aucuns perçoivent comme le retour du fantôme de Nols, le sulfureux bourgmestre de Schaerbeek.

Ce n’est pas trahir la pensée de cet homme de lettres que de dire qu’il n’est en rien un « homme de droite ». Au contraire, il est l’incarnation même du malentendu et de l’étrangeté qui consiste à faire du libéralisme social la seule offre de « droite » en Belgique francophone. Pensez au FDP allemand ou au Liberal Democrats d’outre-Manche. Pensez à l’Open VLD ou au VVD néerlandais. Pensez : tous ces partis dits « libéraux » se retrouvent au centre de l’échiquier politique de leur pays — souvent en tant que partis pivots — et entrent en coalition avec tantôt la droite, tantôt la gauche. Le surréalisme belge veut que les libéraux sociaux francophones occupent à eux seuls l’ensemble de la droite de ce côté de la frontière linguistique, laissant à leur tête les Michel, Bouchez, Hasquin et consorts. Une situation dont ils sont les grands bénéficiaires, et pour laquelle ils doivent beaucoup aux errements d’un CdH qui se sera recentré au point de disparaître. Un pilier catholique qui aurait pu produit autre chose qu’une bande de mauvais communicants sans idées — « Il fera beau demain » — qui doublent leur médiocrité par une erreur politique de taille : celle de n’avoir plus rien à dire alors qu’il n’a sans doute jamais été aussi urgent d’ouvrir sa gueule ! Si l’on ne peut qu’avoir beaucoup de respect pour un personnage de l’envergure de Hasquin, force est de constater qu’il incarne cette frange libérale qui trace son sillon dans la préservation du libéralisme social — effaçant les frontières avec de nombreux autres partis. Cela ne changera rien, et l’affaire des voiles iraniens qu’il nous relate dans le livre nous donne l’exemple de ce relativisme culturel qui caractérise la pensée libérale, frileuse à l’idée de défendre un certain nombre de normes et de valeurs.

Quoi qu’il en soit, ce livre édité chez Absolute Books nous pousse à cette immersion politique dans le libéralisme contemporain, mettant en exergue sa matrice et sa logique propre qui l’éloigne de ce qu’on pourrait qualifier de parti de droite. Il renforce l’idée selon laquelle le libéralisme se démarque en partie de ce qu’on appelle la droite. C’est un constat clair et net qu’il corrobore largement au fil des pages qui se lisent avec plaisir, et dont la conclusion satisfait le lecteur que nous sommes.

C’est déjà ça, non ?

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