S’il y a bien un sujet que les auteurs en manque d’inspiration peuvent continuer à ronger à l’envi, c’est bien celui de populisme ! Mis à toutes les sauces et dérivés sous toutes ses formes, nombreux sont ceux qui auront inondé les librairies de leurs dernières réflexions autour d’un concept dont chacun dispose désormais de sa propre définition. C’est d’autant plus pratique quand il s’agit d’en dire tout et son contraire ! Emballez votre création d’une belle couverture sur laquelle est imprimé un titre accrocheur, et c’est parti mon kiki ! Avec le « populisme », y’ a toujours matière à en remettre une couche histoire de se payer le droit de faire la tournée des plateaux télé pour effrayer le bourgeois ou faire la morale au prolo !
Nous avions déjà eu la plume acerbe pour critiquer le dernier Van Reybrouck il y a quelques semaines de là alors que ce dernier se fendait d’un énième ouvrage nullissime sur le sujet. « Pourquoi alors qu’il nous remet les couverts, cet emmerdeur de “critique” d’mon cul là, si c’en est trop de trop ? » demandez-vous. C’est vrai au fond ! Pourquoi donc ? Pour dire vrai, on n’a pas pu résister, voilà tout ! Et tant qu’à succomber à ce péché mignon de la philosophe politique, on se dit qu’en vous mettant dans l’coup avec cet « esprit démocratique du populisme », on se sentira moins coupable. Federico Tarragoni, dôcteeeurrr’ en sociologie (rien que ça !), nous livre ici une tentative audacieuse qui consiste à balayer tout ce qui a été dit sur le sujet par ceux qu’il appelle les populologues. On retrouve dans son viseur toute la brochette des pseudo-experts attitrés qui fait depuis longtemps son beurre avec des analyses devant sensément illuminer le monde !
À la poubelle les vilaines considérations hâtives des militants patentés de l’Université française. Exit les analyses normatives sur Orban, Trump et les autres. Dehors les jugements de valeur à l’emporte-pièce d’une caste intellectuelle qui n’y comprend plus rien. On veut une analyse, une vraie de vraie ! Et ça tombe bien : « l’esprit démocratique du populisme » vous l’offre pour la modique somme de 22 euros ! À ce prix-là, c’est presque gratuit, finirait-on par croire, tant Tarragoni nous vend l’truc avec le brio d’un marchand de tapis ! Selon lui, le populisme a perdu son sens originel.
Aaah ! Refusant son usage abusif — que ce soit comme anathème infamant ou comme objet de fierté par excellence —, le sociologue nous retrace la genèse d’une tradition politique qu’il fait débuter au 19 e siècle. Oooh ! Les populistes russes opposés au Tsar et le People’s Party des fermiers américains ruinés en constitueraient le fondement. Selon l’bonhomme, on pourrait même aller jusqu’aux régimes d’Amérique latine entre les années 30 et 60 — pensez à Perón en Argentine ! Un long retour en arrière pour nous dire une seule et même chose : le populisme, c’est la gôche. Aaah… Ooh ? Quoi ? Voilà qu’à la trois centième page, on comprend la manœuvre : édulcorer l’histoire du populisme pour le réintégrer dans le Panthéon de la gauche politique. Lavé de son étatisme, de ses relents démagogiques ou de ses quelques élans nationalistes puants, Tarragoni arrive à accomplir sous nos yeux ébahis cette prouesse extraordinaire : celle de nettoyer l’Histoire pour la rendre acceptable auprès de ses amis. Une épuration intellectuelle en bonne et due forme, où les dérives du régime péroniste ou des excès du populisme américain sont évacués.
Le Général Boulanger ? Pas populiste, car pas assez propre sur lui l’monsieur ! Il ferait tache pour les quelques zadistes auprès de qui notre ami souhaite vendre sa soupe ! Tarragoni nous prouve de manière inquiétante que l’Université n’est plus capable de produire des analyses politiques objectives : en atteste cette même rengaine autour de la convergence des luttes, qui aveugle au point de faire de cet ouvrage une énième brique de papier que l’Histoire jugera sévèrement.
Une Histoire que Tarragoni transforme avec cette fâcheuse — et authentiquement fasciste ! — tendance à la faire concorder avec ses lubies du moment ! En dépit de tout : même de ce qui lui reste d’honnêteté.
Ajouter un commentaire
Commentaires