Capitalisme patriarcal - Silvia Federici

Publié le 16 avril 2026 à 13:37

En ces temps de confinements obligatoires, les jours passent et le besoin d’autre chose se fait sentir peu à peu. Bloqué entre quatre murs, sortir intellectuellement de sa zone de confort est une nécessité pour ne pas tourner en rond. Dans tous les sens du terme ! C’est pourquoi j’ai tiré d’une étagère de ma bibliothèque «Le capitalisme patriarcal » (2019), acheté il y a quelques mois sans que jamais le courage de m’y pencher ne se manifeste. Il s’agit d’un ouvrage de référence qui fait autorité dans le monde universitaire actuel. Écrit par une certaine Silvia Federici, militante féministe se qualifiant elle-même de “radicale”, cet ouvrage est abondamment cité dans les séminaires et colloques que j’ai de temps à autre l’occasion de suivre, ayant moi-même un pied dans la recherche.

Celui-là, et bien d’autres souvent édités à la Fabrique — maison d’édition très à gauche — constituent en réalité le cœur doctrinal des diplômés en sciences molles. À coup d’écriture inclusive et de poncifs sur le capitalisme auquel on attribue l’intégralité des maux de la Terre — l’ouvrage de Federici peut être considéré comme la Bible du féminisme contemporain ! Partant d’une relecture de l’œuvre de Marx, Federici tente de faire converger les analyses de l’auteur du Capital avec les vues d’un mouvement, dont la radicalité à cela d’intrigant qu’il a d’ores et déjà pris le contrôle idéologique des facs  en sociologies et en sciences humaines. Qu’il s’agisse des anticapitalistes, antiracistes, militants décoloniaux ou ceux plus actifs sur les questions de genre, j’ai eu l’occasion cette année de m’immerger dans un certain nombre de cours proposés par plusieurs universités belges francophones. Dans le jargon, on appelle cela de l’observation participante ! Ce que j’y ai vu m’a littéralement effrayé, et je peux affirmer que les pressions sur Charlie Hebdo à l’UBL ne sont pas grand-chose comparé à l’étendue des dégâts produits par l’idéologie d’extrême gauche sur la tenue des cours : il y règne un climat délétère, où la police de la pensée veille et recadre quand c’est nécessaire !

On sait que les années 60-70 se caractérisaient par le triomphe du marxisme au cœur du monde universitaire ouest-européen. On sait aujourd’hui que les théories poststructuralistes — habituellement désignées sous le vocable de la déconstruction — font la pluie et le beau temps. Le « capitalisme patriarcal » de Federici montre que ces deux époques ne sont pas si éloignées que cela. On pourrait même avancer qu’il s’agit là d’une domination du marxisme par d’autres moyens, pour paraphraser le prussien Clausewitz. Il s’agit là d’un nouveau catéchisme qui s’est imposé de manière déconcertante : des réhabilitations de la magie pour combattre le rationalisme occidental au discours lénifiant sur les hommes blancs hétérosexuels — l’Université a véritablement été prise en otage intellectuel ! Un véritable basculement a eu lieu le jour où des livres comme celui de Federici sont passés du statut d’objet d’étude à celui de biais par lequel l’étude doit se faire. Un basculement qui fait des concepts d’« intersectionnalité », de « convergence des luttes » ou du combat contre le capitalisme lui-même, le discours dominant dans le monde universitaire. Dominant, et dominateur puisqu’il interdit tout le reste. Dominant, et dominateur, aussi, puisqu’il va jusqu’à réévaluer notre Histoire.

Une présentation hallucinante sur la misogynie de Jean-Jacques Rousseau m’a convaincu que ces lubies s’étaient allègrement substituées à ce qu’il restait d’intelligence et d’esprit critique dans cet univers pourri. En suivant certains cours, on se croirait même tombé en plein cœur d’un meeting du PTB, tant le discours universitaire se confond désormais avec celui d’une phraséologie de combat. Une phraséologie résolument ancrée à l’extrême gauche ! C’est d’ailleurs bien cela le problème : derrière la légitimité du monde universitaire se cache désormais une myriade de militants qui usent des amphithéâtres comme d’une tribune pour faire passer leur message politique. Le « capitalisme patriarcal » a ceci de dérangeant qu’il est pris au pied de la lettre alors même qu’il n’est qu’une étude politisée sur la transformation du rôle des femmes au tournant de la Seconde Révolution industrielle. Une approche où la posture de chercheur n’a qu’un objectif : celui de tordre une réalité pour produire de l’idéologie.  Qu’à cela ne tienne, puisque Federici rentre dans le moule ! En prenant le tout, aveuglément, ne fait-on pas preuve d’un sacré manque de recul face à ses sources ? D’ailleurs, n’est pas précisément cela, le contraire d’une démarche universitaire ?

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