Kebabs, un objet d'étude?

Publié le 16 avril 2026 à 13:37

Imaginez-vous un instant dans la peau d’un touriste japonais. Ou chinois. Ou russe si vous préférez. Imaginez-vous déambuler dans les rues du centre-ville de Bruxelles, le ventre grouillant. Vous êtes frappé par une faim tenace due aux kilomètres parcourus dans le froid, à l’affût de la moindre curiosité à capturer sur votre téléphone. Imaginez-vous chercher de quoi vous sustenter. Des frites ! C’est ce qu’on mange ici, en Belgique ? Imaginez-vous chercher. Chercher. Encore et toujours. Désespérément. Où sont les frites, bordel ? C’est ce qui risque d’arriver aux touristes perdus dans les dédales de notre centre-ville, tant les friteries au sens traditionnel du terme ont disparues de ses petites et grandes artères. Elles ont cédé la place à des établissements dont le doux nom évoque désormais les terres d’Anatolie ou celles de royaumes de l’autre côté de la Méditerranée.

Des références qui suggèrent une sacrée dose d’exotisme, loin des sonorités locales d’une place Poelaert ou d’un boulevard Anspach par exemple. Bien loin d’une friterie bien belch’ comme on dit ! Outre-Quiévrain, c’est le politologue et sondeur de l’IFOP, Jérôme Fourquet qui nous propose une étude sur les kébabs publiée sur le site de la fondation Jean Jaurès. Devenu en l’espace de quelques années un véritable sujet de discordes au pays des 258 fromages, Fourquet nous dresse un portait complet de ce sandwich autant contesté qu’il n’est consommé. Il nous décrit ces zones où ce dernier prospère en tentant de cerner la clientèle qui vient le consommer, avec ou sans salad’tout, il va sans dire ! Là où Fourquet marque des points, c’est qu’il met le doigt sur les conditions d’émergence des kebabs dans les villes de France. En subissant le déplacement de la consommation générale vers les périphéries — en attestent les immenses centres commerciaux situés en dehors des villes de l’Hexagone — les centres-villes abandonnés et victimes d’une vacance commerciale élevée permettent l’implantation de ces enseignes où l’on mange « pour pas cher ».

Mieux : ils redéfinissent la géographie du territoire en transformant radicalement le cœur des villes et leurs faubourgs. Des rues désertes aux allées commerçantes où les écriteaux « à remettre » se suivent sur les façades sans trouver de repreneur. Seul Istanbul Kebab continue d’éclairer d’un rouge vif ce brouillard de morosité. Dans ce contexte de climat social tendu, on entend d’ailleurs gronder tout un pays dont le seul mot de gastronomie suffirait à le voir se lever en masse pour le défendre. Sonnez le tocsin, et vous verrez un peuple vent debout face à cette attaque culinaire ! Il suffit d’observer les réactions à l’égard de la porte-parole Sibeth Ndiaye déclarant il y a quelques mois à l’occasion de l’affaire de Rugy que les Français mangeaient plutôt des kebabs que du homard.

Si c’est factuellement exact, on mesure malgré tout l’erreur politique de cette pseudo-experte de la com’ élyséenne. En Belgique francophone, nous n’avons pas souvenir de campagnes anti-kebabs ayant une forte intensité comparée à ce que le France connaît aujourd’hui. Fourquet émet l’idée que les pays ayant une gastronomie moins fine verraient le kebab comme une aubaine pour pallier les déficits culinaires locaux. On ose croire qu’il ne place pas notre si beau royaume aux côtés des Allemands ou des Britanniques, beaucoup plus à même, selon lui, d’accepter cette nouvelle offre culinaire! Ce qui est sûr, c’est que le sujet crée un malaise, et contribue fortement à amplifier le sentiment d’insécurité culturelle que ressentent de plus en plus d’Européens.

Nous ne ferions d’ailleurs pas ce distinguo que Fourquet avance : nous croyons qu’il est généralisé sur le continent, qu’on y mange de la choucroute ou des pâtes. Quoi qu’il en soit, la disparition des friteries traditionnelles, des bistrots populaires et des troquets en tout genre démontre que cette transformation doit être questionnée avant toute chose. En effet, Fourquet nous démontre que ce phénomène dépasse largement la simple diversité culturelle tant prônée par nos élites médiatiques, et derrière laquelle se cachent tous ceux qui refusent de voir une réalité désormais largement perceptible. La kébabisation, règne de la malbouffe en puissance, est désormais le symptôme d’une transformation culturelle sur fond de paupérisation galopante de pans entiers du territoire. Qu’on lui dise stop ou encore, le temps d’en prendre la mesure nous semble venu. Avant qu’il ne soit trop tard.

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