Air de Bertil Scali

Publié le 16 avril 2026 à 13:37

Il y a des romans qu’on lit pour se détendre ou pour se divertir. Il y en a d’autres qui permettent de sensibiliser à une cause. Enfin, il y a ceux qu’on peine à classer. « Air » fait définitivement partie de cette dernière catégorie. Écrit à quatre mains, ce roman d’anticipation tente de dresser le portrait d’une France ayant fait le choix de la dictature pour effectuer une véritable révolution écologique. Arrivé au pouvoir contre l’extrême droite — une spécialité hexagonale dirait-on ! — la Présidente dont le nom n’a jamais été caressé de la plume par les auteurs Bertil Scali et Raphaël de Andréis — provoque une onde de choc dans son pays. Aux côtés d’un Général aux accents gaulliens nommé à Matignon — la nouvelle cheffe d’État décide d’instaurer un régime autoritaire pour faire table rase du passé. Tourner la page d’un monde de consommation excessive ne se fait pas la fleur au fusil.

Pire : elle provoque des scènes à glacer le sang qu’on commence à pouvoir imaginer à l’heure de la propagation du Covid-19. Les pollueurs sévèrement punis sont déchus de leur position avantageuse. Chacun tente de dissimuler les traces de son empreinte environnementale — jetant appareils électroménagers et abandonnant leur voiture au loin — afin de survivre à ce chaos organisé par le nouveau pouvoir. En dépit des libertés individuelles — et souvent contre elles ! —, les auteurs nous proposent de suivre la fuite d’un certain Samuel et sa famille à travers un pays économiquement exsangue. La batterie de mesures mise en place par le nouveau gouvernement ne vise pas seulement à baisser drastiquement la pollution de l’air. Elle tend à provoquer un choc d’ampleur sismique afin de transformer radicalement le système économique.

C’est sans doute cela, l’intérêt majeur de ce livre : présenter froidement ce que donnerait une transition pilotée de manière autoritaire en laissant au lecteur le soin de se forger un avis, car c’est vrai qu’à la dernière page, on se réjouit de l’absence de morale à deux balles qui nous aurait gâcher le plaisir de cette dystopie qui en plus d’être réussie, nous pose les bonnes questions. En effet, quand on pense aux contestations des Gilets Jaunes qui secouèrent le pays toute l’année dernière durant, il faut se rappeler que c’est une taxe — écologique certes, mais une taxe quand même ! - qui enflamma les rues . Il est donc légitime pour les partis écologistes d’établir la question du consentement en soi, et celle de la démocratie.

Voter pour un changement et se mobiliser contre lui : tel est le paradoxe et la limite se lesquels buteront inévitablement les politiques vertes selon les auteurs du livre. C’est la réflexion pertinente qu’on retrouve en filigrane de ce roman : malgré quelques coquilles qui perturbent la lecture, les auteurs voient juste. Rien ne s’essouffle autant qu’on aurait pu le craindre. Mieux : on s’attache assez rapidement à ces fugitifs qui referont leur vie aux antipodes de leur quotidien parisien, permettant par cette étrangeté littéraire d’anticiper logiquement une révolution verte dans tout ce qu’elle implique. Au-delà même des poncifs ânonnés par les jeunes qui défilaient le jeudi — imaginant à peine ce qu’une véritable révolution verte signifierait dans leur réalité de petit jouisseur en puissance — ce roman fixe un cadre en dehors duquel tout n’est que bavardage. Est-on d’accord de donner les pleins pouvoirs à un gouvernement qui agirait pour le bien de notre planète, et qui mettrait en place tous les moyens de coercition pour y parvenir ?

C’est véritablement la seule question qui vaille. Avec ce roman édité chez Robert Lafon, , Bertil Scali et Raphaël de Andréis nous permettent de commencer à penser en dehors des plates-bandes que nous impose le greenwashing et les promesses électoralistes des verts. Ils nous permettent de penser l’avenir sérieusement.

Enfin !

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