J’avais entendu parler de Réactions françaises. Enquête sur l’extrême droite littéraire, de François Krug, en très, très mauvais termes. Je m’attendais donc à un livre assez grossier, construit uniquement à charge. Et pourtant, une fois refermé, mon impression est plus nuancée.
Le livre n’est pas mal fait. Les chapitres sont courts, on s’immerge rapidement dans un environnement intellectuel particulier et, quoi qu’on pense de la méthode, le principe même d’un tel livre n’est pas absurde. Krug parle de personnages publics, de leurs relations, de leurs fréquentations et de leurs références. Et regarder politiquement des auteurs souvent présentés avant tout comme des écrivains, des romanciers ou, dans le cas de Sylvain Tesson, comme une figure de l’aventure, peut être intéressant.
C’est même probablement ce que j’ai préféré dans le livre : sa dimension de cartographie intellectuelle.
On y retrouve quantité de références, de livres, d’éditeurs, de revues, de personnages que l’on connaît parfois vaguement sans avoir jamais pris le temps de les relier. On repasse par Ring, Dominique Venner, la Nouvelle Droite et tout un environnement intellectuel construit sur plusieurs décennies.
C’est aussi ce qui rend intéressants les trois personnages autour desquels Krug construit principalement son enquête : Michel Houellebecq, Yann Moix et Sylvain Tesson. Car derrière l’étiquette générale d’« extrême droite littéraire », ce sont en réalité trois univers assez différents, trois microcosmes que je distingue assez nettement.
Tesson, par exemple, n’est pas un auteur dont l’univers me passionne naturellement. L’aventure, les grandes expéditions, cette manière de partir au bout du monde me parlent assez peu. J’avais lu Dans les forêts de Sibérie : le sujet ne m’avait pas passionné, mais j’avais trouvé le livre particulièrement bien écrit. Ici, ce qui m’intéresse est moins son œuvre que l’univers intellectuel et humain qui l’entoure.
Houellebecq est encore autre chose. Et surtout, Houellebecq ne s’est jamais vraiment caché. Lorsqu’on le lit attentivement, il existe suffisamment de balises, de repères, de petites phrases et de thèmes pour comprendre d’où il parle et quelle est sa matrice intellectuelle. Découvrir ensuite qu’il entretient des relations avec des monarchistes, des royalistes ou des journalistes très conservateurs n’a donc rien d’une révélation.
Yann Moix me paraît être le personnage le plus étrange des trois. Une sorte de semi-retourné, plus mouvant, davantage travaillé peut-être par la recherche de célébrité. C’est probablement le plus intrigant humainement et, en même temps, celui qui m’intéresse le moins littérairement. Je ne le place simplement pas au même niveau que Houellebecq ou Tesson.
C’est là que se trouve le principal paradoxe de Réactions françaises.
François Krug accumule les éléments permettant de montrer que ces écrivains ont des références, des amitiés ou des fréquentations situées très à droite. Mais au fond, que démontre-t-il réellement ? Les personnages dont il parle n’ont jamais véritablement dissimulé leurs idées. Leurs amitiés sont souvent assez cohérentes avec ce qu’ils écrivent, avec leur univers intellectuel et avec ce qu’ils sont.
Le livre devient alors parfois une étrange enquête qui révèle ce qui n’était pas caché.
C’est d’autant plus frappant qu’il semble presque arriver vingt ans trop tard.
À travers Dominique Venner, Maurice G. Dantec et d’autres, on mesure à quel point le paysage médiatique et intellectuel français s’est transformé. Ce qui appartenait autrefois à des marges relativement étroites est aujourd’hui beaucoup plus visible. Des personnalités, des éditeurs ou des univers intellectuels qui semblaient parfaitement périphériques ont intégré un écosystème médiatique beaucoup plus large.
La mécanique du livre repose pourtant encore beaucoup sur l’idée suivante : regardez avec qui cet écrivain dîne, regardez qui il fréquente, regardez quelles personnalités infréquentables gravitent autour de lui. Sauf que cette « infréquentabilité » n’est déjà plus exactement ce qu’elle était. Mais le point qui m’a finalement le plus intéressé est peut-être ailleurs, dans quelque chose de plus humain, presque philosophique.
Ce livre pose sans vraiment le dire la question de l’amitié politique.
J’ai souvent eu le sentiment, en le lisant, que la proximité personnelle était presque automatiquement traitée comme une proximité idéologique. À partir du moment où quelqu’un dîne avec quelqu’un, le fréquente ou l’apprécie, cette relation devient une pièce à conviction.
C’est ce que je trouve profondément discutable.
Que Tesson soit ami avec des hommes situés très à droite, que Houellebecq entretienne des relations avec des monarchistes ou des journalistes ultraconservateurs : en soi, où est exactement le problème ? Pourquoi faudrait-il qu’un écrivain sélectionne ses amitiés selon un cahier des charges de respectabilité politique ? Des gens peuvent se fréquenter sans partager exactement le même logiciel intellectuel. Ils peuvent s’aimer, apprécier discuter ensemble, partager certains goûts et s’opposer sur d’autres. Ils peuvent même passer leur soirée à s’engueuler autour d’une table et avoir envie de recommencer la semaine suivante.
Et c’est peut-être là que la méthode du livre montre le plus clairement sa limite : il connaît très bien les plans de table, mais beaucoup moins les engueulades autour de la table. Ce n'est pas tout d'avoir la disposition des chaises et qui a les fesses dessus: faut-il encore pouvoir savoir ce qui se dit autour d'un verre de vin! En effet, on sait qui a rencontré qui. Qui a dîné avec qui. Qui a publié où. Qui connaît quel éditeur. Mais de là à transformer automatiquement ces relations en adhésion idéologique complète, il existe un pas que le livre franchit parfois un peu rapidement.
C’est probablement ma principale clé de lecture de Réactions françaises : François Krug raisonne souvent par association, alors que les personnages qu’il décrit peuvent tout simplement fonctionner par sociabilisation pure. Par envie de la joûte. Du débat animé.
Et c’est précisément pour cet écueil que, malgré toutes mes réserves, je n’ai pas trouvé ce livre inutile.
Comme enquête destinée à révéler une mystérieuse extrême droite cachée derrière trois écrivains connus, il me paraît assez peu convaincant. En revanche, comme cartographie intellectuelle d’un univers, de ses références, de ses éditeurs, de ses amitiés et de la manière dont certaines anciennes marges françaises se sont rapprochées du centre, il devient en revanche nettement plus intéressant.
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